Plastir n°29 – 12/2012

SÉMIOTIQUE PLASTIQUE ET PRATIQUE MUSICALE AU RISQUE DE LA PLASTICITÉ

Frédéric MATHEVET est chercheur associé à l’ACTE (UMR 8218) à Paris I (CNRS). Docteur es Arts, il est co-rédacteur en chef de la revue en ligne « L’autre Musique » et du laboratoire du même nom qui entremêle chercheurs et praticiens dans un acte créatif libéré et porteur. Plasticien et poéticien ouvert à tout polymorphisme, à toute mutabilité, il se définit lui-même comme un ‘bricoleur’ enchevêtrant les supports qu’ils soient numériques, picturaux ou sonores, comme le vecteur d’un langage plastique indocile, autrement dit qui « résiste à l’apprentissage des signes et remet sans arrêt l’arbitrarité et l’inégalité des signes qui construisent le réel ». Ce faisant, il définit sans cesse de nouvelles formes plastiques, refuse tout dogmatisme, qu’il touche à la matière, à la sémiotique ou « aux narratologies intempestives construites par la société ». On voit là d’emblée la position de l’artiste et du chercheur qui privilégie les lieux ouverts – son « Atelier de cordonnier » – et les seuils, le travail de sape qui consiste à curer les mémoires, à épouser les corps qu’il assimile au « lieu ultime d’un braconnage du sensible », à triturer les formes pour leur donner un nouvel espace de pensée. Frédéric Mathevet est donc un plasticien au sens où nous l’entendons : celui d’une quête transdisciplinaire de l’expérience per se. Il a notamment publié deux manuels d’arts plastiques, dont le second numéro est consacré au cas particulier de la musique et a participé à de nombreuses expositions à Paris, Montreuil, Toulouse et Londres. Il y a donné plusieurs concerts multimédias dont Faire la peau 2 pour un bodhràn (Nice, Paris, Noisiel), Rec-u-Aime pour un violoncelle, une mezzo-soprano et une tricoteuse (La ferme du buisson), Mécaniques funambules pour saxophone baryton (Petit Bain, Divan du monde). L’essai qu’il publie dans PLASTIR reflète parfaitement cette activité polymorphe, poly-artistique, s’agrippant « aux jeux stochastiques de la composition musicale » avant que de rebondir dans l’univers de l’entre catégories inspirée par Morton Feldman. Ce travail interstitiel en appelle à Pierre Boulez, à John Cage et à David Thoreau. Il confirme la nécessité d’asseoir le rôle d’une nouvelle pensée ‘du plastique’, seule à même de rendre compte de la genèse dynamique de la forme, et par là, du monde sensible qui nous entoure. Autant exprimée dans le mouvement premier que dans les mutations successives des arts modernes, elle rejoint notre conception de la plasticité qui situe l’interface matière-forme comme la seule alternative possible à une description complète du réel à partir de l’informé. Et l’auteur de décrire ces activités nodales comme suit : « Cette actualisation temporaire de la forme est l’œuvre que nous avons pris l’habitude de noter « œ » pour désigner le nœud qu’elle constitue, le précipité, au sens chimique du terme, des corrélations. » en y trouvant des résonances sur le plan « d’un réalisme structural ontologique ». Nous n’avons plus qu’à nous laisser bercer par ces œuvres trans-artistiques et régénérées qui inscrivent dans notre cybermonde une sémiotique plastique post-moderne avérée. Blog de l’auteur.

DYNAMIQUE ET MODÉLISATION CHEZ THOM ET EN ANALYSE COMPARTIMENTALE

Abdelkader BACHTA est épistémologue et professeur de philosophie à l’Université de Tunis. Il a publié plusieurs ouvrages sur la rationalité scientifique, les Lumières ou l’idéalisme kantien, ainsi que de nombreux articles dans la revue d’épistémologie DOGMA. Les lecteurs pourront les découvrir dans les sommaires des précédents numéros de PLASTIR où il a contribué, le premier traitant du paradigme Kuhnien (PLASTIR 26, 03/2012) et le second des relations du mathématicien René Thom avec les sciences cognitives et la cybernétique PLASTIR 27, 06/2012. C’est de ce même Thom qu’il a souhaité nous entretenir ici, non pas tant sous l’angle de la théorie de l’information, mais pour aborder le terrain de la dynamique des formes si chère au topologiste. Elle sera confrontée à la pensée compartimentale en biologie dont Thom s’est désintéressé du fait même de son analyse géométrico-topologique. Thom assimile en effet selon Bachta le classicisme dynamique au déterminisme et la morphogenèse à une modélisation échappant nécessairement à la quantification. D’où son attrait pour une mathématisation structurelle qualitative l’amenant à la description topologique des attracteurs, des bassins et des surfaces de séparation qui signeront la théorie des catastrophes. Thom ne rejettera pas pour autant les analyses quantitatives, mais les resituera, affirmant que « tout modèle quantitatif présuppose un découpage qualitatif de la réalité », le qualitatif se fondant philosophiquement davantage sur le connaître qui fait « qu’on localise ou particularise ce qui est universel », contrairement au quantitatif dont l’objet est la localisation et l’aboutissement l’universel. Science et philosophie se croisent ici, comme nous l’indique l’auteur, dans la mesure où la globalité rejoint la singularité, à la nuance près qu’elle se limite à la physique fondamentale où la régulation globale de l’espace temps est possible, contrairement aux sciences du bios. De fait, comme le montrera Atkins, la quantification intègre des opérations qualitatives, notamment la différentiation, introduisant une controverse dans la mathématisation thomienne qui sera résolue dans l’herméneutique des propositions et par une dimension anti-expérimentale de la modélisation thomienne montrant ses limites lorsqu’elle est interprétée du point de vue strictement philosophique. Les deux hommes confronteront à la fois les procédures et la théorie avec l’expérience. Il en ressort des convergences sur le plan ontologique de la nature de la réalité qui s’écarte du modèle logico-cognitif et des différences quant aux procédures et attitudes adoptées face au réalisme. Pour l’un, Atkins, la géométrisation n’est pas la panacée, et il est nécessaire de quantifier dans toute analyse compartimentale; pour l’autre, Thom, seul un traitement des phénomènes réels sous l’angle topologique et qualitatif peut amener à une description fidèle de la dynamique des formes.

HEURESTHESIE – Pour une topologie matricielle et dynamique commune de l’Univers physique, des sens et de l’esprit

Vincent MIGNEROT a dans son parcours autant privilégié l’intellect que l’appel des sens. Après une maîtrise en psychologie clinique, il arpentera ainsi les sommets savoyards, devenant technicien cordiste dans le but de lier/délier l’homme, de le placer face à la rudesse, la vérité nue de la corde symbolisant à elle seule ce qui allait devenir une des hypothèses de travail de l’auteur de l’Essai sur la raison de tout (modèle d’évolution déconflictualisé à visée systémique et holistique). Ce livre part du constat qu’exister, c’est être différent, que l’identique est impossible et que c’est le lien entre les objets qui les fait exister en tant qu’objets de liaison. Il en ressort que l’objet est la liaison même, ce qui implique une absence de liberté et une profonde solitude. Un objet non lié à d’autres, dit-il en substance, est un objet seul – « L’objet est non liberté, la liberté est non existence. Il n’est pas d’objet libre. Le non lié est impossible », la solitude est donc impossible… Cela situe la quête philosophique de l’auteur – pourquoi les objets s’assemblent-ils et construisent-ils des liens ? – et sa manière d’y répondre, faisant appel à une grille de lecture à la fois heuristique et transdisciplinaire de la causalité évènementielle. Vincent Mignerot est donc sans conteste un plasticien qui, chose remarquable, parvient par des chemins de traverse à faire mouche, en cela que son constat rejoint l’une des étapes-clefs du ‘Complexe de Plasticité’ : le liage dynamique (active binding) entre matière et forme ou entre expérience et conscience PLASTIR 18, 03/2010. Il est actuellement consultant chercheur pour le Projet Synesthéorie dont l’objectif est « l’étude des synesthésies et de leurs apports historiques et actuels dans l’art, la philosophie et la science ». Le concept d’heuresthésie qu’il nous présente ici joint la racine du mot au radical aisthesis, désignant selon l’auteur « ces permanences de l’être qui, par l’entremission et la coordination de ses sens et, dépassant sa propre volonté, atteint à l’essence du monde pour en admettre l’univoque et absolue définition existentielle ». Il s’agit donc d’une expérience esthétique au premier degré trouvant écho dans une production structurée. Cette expérience relève à la fois d’une démarche topologique matricielle aux accents thomiens et d’un appel conjoint des sens et de l’esprit parfaitement traduits par les synesthésies d’un Mozart ou d’un Tammet, parfaitement exprimés par Merleau Ponty ou Wittgenstein et dont Vincent Mignerot nous dresse la botte secrète.

SUR LES PAS D’ANATOLE FRANCE – La figure du savant entouré de vieux livres et la légèreté du conteur

Claude BERNIOLLES est poète et philosophe. Diplômé en droit, il a suivi avec assiduité les cours et séminaires du Collège de France d’Yves Bonnefoy et de Jacques Bouveresse. Il publie dans notre revue depuis 2010, couvrant le champ littéraire, avec notamment trois articles originaux sur Wittgenstein (PLASTIR 20, 09/2010, PLASTIR 23, 06/2011, PLASTIR 25, 06/2011) et se lance dans ce numéro avec un regard aiguisé sur les pas d’Anatole France. De fait, que sait-on de la dualité qu’entretenait l’écrivain entre ses origines et son érudition, entre sa lucidité et ses contradictions ? Que retient-on aujourd’hui de l’homme, de l’humaniste, de son œuvre littéraire transposée à l’ère de l’informatisation ? Autant de questions que l’auteur aborde sous l’angle d’une enquête menée à brûle-pourpoint après la lecture d’un article du Figaro littéraire consacré à l’écrivain par P. Marcabru en l’an 2000 de notre ère. Que nous dit-elle, sinon que le monstre sacré des lettres françaises mort à l’aube de la naissance du surréalisme (1924) est aujourd’hui oublié. Et c’est un euphémisme de parler d’aujourd’hui, puisque les faits remontent à la naissance des mouvements littéraires qui suivirent sa mort, Anatole France ayant été rapidement assimilé à un suppôt de la bourgeoisie et en particulier bafoué par Aragon. Cependant, une fois encore, ce sont bien les mutations de la société en profondeur qui sont responsables de cet oubli comme de celui de nombreux écrivains symbolisant un règne ou une époque. Claude Berniolles s’attachera ensuite à nous décrire le parcours de l’enfant Anatole France, notamment les lectures qui le marqueront comme La légende de Gutemberg ou Les Noces Corinthiennes afin de nous montrer du doigt à la fois son néoclassicisme et son cheminement de la poésie au parfum proustien de ses premiers romans. Suivront une description des ‘différents’ Anatole France, allant du conteur à « la figure grave du savant entouré de livres ». A chaque fois, on est transporté dans le cœur de l’intrigue – à propos du « crime de Sylvestre Bonnard – et on entre dans le détail presque analytique de la construction du roman. De nombreux extraits ou pages d’anthologie commentés nous ouvrent à la découverte de véritables joyaux d’écriture, à la finesse et la pertinence des récits, aux nombreuses recherches archéologiques ou historiques menées, à la genèse des personnages et de leur mise en scène. Autant de richesses qui se retrouvent chez l’Anatole France conteur – à propos du Conte de Balthazar et de La fille de Lilith ou du Conte Thaïs –, montrant comment le savant vénéré ne se départira jamais de son âme d’enfant, comment il a su la faire partager aussi (l’histoire de la courtisane Thaïs ayant été jouée à l’Opéra). Et l’auteur de se ranger à l’analyse éclairée de Marie-Claire Bancquart parlant à ce propos d’ « imaginations microcosmiques » ou de « figures de compensation ». De même à propos de l’Anatole France épicurien émule de Pyrrhon, du sceptique, de l’érudit, de celui proche de la philosophie des Lumières avec ses romans illuministes ou de l’Anatole France « dreyfusard » d’après 1900. Beaucoup d’autres œuvres (comme La rôtisserie de la reine Pédauque) ou extraits de romans parcourent ce récit, nous invitant à redécouvrir le grand écrivain, mais aussi ce penseur et philosophe relativiste qu’était Anatole France.

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