Plastir n°27 – 06/2012

DIONYSOS : FIGURE EMBLÉMATIQUE DE LA POSTMODERNITÉ

Michel MAFFESOLI est professeur de sociologie à la Sorbonne et membre de l’Institut Universitaire de France. Directeur du Centre de Recherche sur l’Imaginaire (CRI) à la Maison des Sciences de l’Homme, du Centre d’études sur l’actuel et le quotidien (CEAQ), de la revue Sociétés et des cahiers – européens – de l’imaginaire qu’il a créé avec Gilbert Durand en 1988, vice-président de l’Institut International de Sociologie, administrateur du CNRS, il a été professeur invité dans plusieurs pays du globe et a publié de très nombreux ouvrages dont « Logique de la domination », PUF, 1976 ; « La contemplation du monde », Le livre de poche, 1996; « Eloge de la raison sensible », « Le réenchantement du monde », La Table Ronde, 1996, 2004 ; « Iconologies. Nos idol@tries postmodernes », Albin Michel, 2008 ou encore « L’ombre de Dionysos, contribution à une sociologie de l’orgie » publié en poche en 1991 et réédité par CNRS éditions en 2010. C’est précisément de ce sujet qu’il s’agit dans l’essai qu’il nous livre ici. Un essai situant parfaitement la démarche de Michel Maffesoli qui touche au cœur de la postmodernité dans la symbolique dionysiaque, nous fait pénétrer sans faux-semblants dans les arcanes du présent, nous ouvre enfin aux langages tribaux, aux instabilités structurelles des cultures et à la pluralité sociologique. Et de fait, tout dans la figure emblématique de Dionysos n’est que mouvance : mouvance des corps, mouvance des imaginaires, mouvance apocalyptique, mouvance du divin. Tout nous ramène à la question centrale du « rythme de la vie », à sa pulsion originelle, à son décours, sa nonchalance, à une mutation « écosophique » salvatrice vers le monde du sensible, une mutation humaine ne réfutant plus notre anima, délivrant une véritable « érotique sociale » emboîtant le pas des neurosciences face aux émotions, allant enfin droit vers une assomption des affects quasi animale, qui peut jouxter le paganisme et ses effets délictueux ou confiner à l’ultime… Ainsi la trame de Dionysos que Maffesoli a lancé il y a plus de d’une trentaine d’années revient sur le devant de la scène. En fait, elle ne l’a jamais quitté, car elle est éminemment post-moderne, qu’elle s’inscrit dans une continuité passionnelle du temps présent et à vivre, du temps plein de la jouissance et du temps perdu « du pacte social ». « On ne comprend ce qui advient que si l’on sait ce qui est inaugural » : ainsi débute l’article de l’auteur, donnant le ton de ce qui va suivre : le rôle de l’orgos (l’initié), de l’orgé (la passion) et de l’orgie dans les sociétés. Très vite, on pénètre dans le vif du sujet, une critique incisive de la société de consommation à l’instar de Jean Baudrillard, de la violence sociale, des destructions irréparables qu’elle engendre, et de la solution qu’il préconise : « Faire de sa vie une œuvre d’art ». Il s’agit de rien moins que d’une mythologie des temps modernes. Une mythologie à vivre, à l’image des scolastiques et de la Renaissance, à l’intention particulière des hédonistes et des jeunes générations: « Promethée laisse la place à Dionysos ». Et c’est à nous tous que Michel Maffesoli s’adresse pour qu’une telle transmutation s’opère, pour que l’ego cogito face peu à peu place à l’ego affectus. Nous en sommes les témoins reconnaissants.

QUELQUES ÉCRITS D’YVES BONNEFOY AU MIROIR DE LA PSYCHANALYSE

Claude BERNIOLLES est poète et philosophe. Diplômé en droit, il a suivi avec assiduité les cours et séminaires du Collège de France d’Yves Bonnefoy et de Jacques Bouveresse, en retirant des enseignements qu’il distille dans son travail de recherche littéraire, notamment pour notre revue depuis 2010. Après nous avoir livré ses réflexions sur Wittgenstein (PLASTIR n°20, 23 & 25), c’est à propos de Bonnefoy qu’il intervient ici sous un angle peu commun : son rapport avec l’inconscient et les arts – la peinture en particulier -, ou comme le dit l’auteur, « sa psychanalyse sauvage ». De fait, l’œuvre d’Yves Bonnefoy est depuis L’Arrière-Pays hantée par le spectre de Poussin, de Pierro della Francesca ou de Giacometti. Elle s’en nourrit et le propulse. Elle le fait aller toujours plus loin dans l’injonction, dans l’analyse, dans sa quête poétique des lieux et des « objets invisibles ». Et l’auteur de nous le montrer précisément au travers de ses notes de voyage en Italie : sublimation de la vie éternelle, sémiotique de l’échange entre la peinture et le lieu, entre « le savoir refusé ou refoulé qui des tableaux s’en éclaire [parfois] », décryptage des indices laissés, des termes freudiens sur les rapports entre le rêve et la réalité. Or, c’est selon Starobinski d’un rêve éveillé dont il s’agit, d’une image du désir, non pas tant freudienne, mais liée à une forme de renoncement (du lieu, en l’occurrence Capraia). Ainsi, tout au long du texte, nous sommes transformés en fins limiers, tantôt décelant des archétypes, des peurs, des tabous ou telle « composante oedipienne », tantôt des images fulgurantes, des messages subliminaux qui font appel à notre inconscient, qui dérivent la poétique de Bonnefoy pour gagner « l’écriture de l’objet… » dans son expression la plus symbolique avec Isis, La Madone ou La vierge à l’enfant. Point de liaison annoncé par l’auteur : le miroir. Miroir d’Isis, miroir de la psychanalyse, omniprésent dans le trajet historique et géographique de Bonnefoy. Il se fait jour partout, dans Les récits en rêve comme dans les diverses identifications du poète, et tout particulièrement dans l’œuvre monumentale que Bonnefoy a consacré à Giacometti. Les désirs d’enfance du jeune Alberto, ses récits – La pierre noire -, ses photos, la naissance « et la mort » de ses œuvres statuaires lorsqu’il faillit détruire L’objet invisible (phobique, en l’occurrence) en sont autant de témoignages poignants. C’est le mérite de Claude Berniolles que de nous avoir initié à cette érotique de la créativité, à ce parcours initiatique de l’Œdipe qui montrent au plus haut point comment le sujet se nourrit de l’œuvre et vice-versa, à quel point le rapport au lieu et à l’autre sont inscrits dans l’histoire du moi.

MUTATIONS SÉMANTIQUES DES DIFFERENTES APPELLATIONS DES ARTS PLASTIQUES D’AFRIQUE NOIRE : DE L’ART NÈGRE A L’ART CONTEMPORAIN

Babacar Mbaye DIOP est enseignant chercheur dans le département de philosophie de l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar. Il a co-dirigé un ouvrage sur « La conscience historique africaine » chez l’harmattan en 2008 et a récemment publié « Critique de la notion d’art africain », Ed. Connaissances et Savoirs, Paris, 2012. Ses travaux sont centrés sur les arts de l’Afrique Noire, la pluralité des cultures africaines, le concept de négritude et l’esthétique de l’art négro-africain. Plus précisément, sa démarche s’inscrit dans une « traversée des marges » qui le mène à observer puis à décrire avec une grande acuité les mutations sémantiques des arts plastiques africains, leurs racines et leur devenir. C’est cette lecture double qu’adopte l’auteur dans cet article : rigueur des définitions de ce qu’est et de ce que n’est pas « l’art africain », de ce qu’est et de ce que n’est pas « l’art nègre » devenu « art primitif » puis « art premier », de ce que sous-tendent de fondements, de traditions, de mercantilisme, de colonialisme, d’échanges et de réappropriation, ces notions fondamentales. Sans oublier le rôle-clef de plasticiens européens comme Matisse, Derain, Braque ou de Vlaminck dans leurs interrogations de la plastique africaine – on peut penser par analogie à l’œuvre de Giacometti face à celle des Etrusques -, mais aussi de nombreux anthropologues comme Lewis ou Fagg qui proposa le concept d’art tribal en place de primitif, distinguant ainsi la spécificité de chaque groupe social. Babacar M. Diop critique ces frontières tribales trop nettes, montrant la dispersion importante de certaines tribus et le mélange des peuples qui contribue à la diversité culturelle africaine. Ainsi, les peuls qui se retrouvent aussi bien au Niger qu’en Guinée, au Soudan ou au Tchad. Poussant plus avant l’analyse, il décrypte l’art africain contemporain, sa vocation à être vu contrairement à l’art traditionnel, le mouvement discutable que lui a donné l’anthropologie occidentale après les indépendances. Art premier : dans le temps ou dans son archaïsme ? Et de donner de nombreux exemples d’artistes authentiques comme le sculpteur Sow, ou au contraire d’artistes polyglottes, polyvalents, occidentalisés, aux cultures africaines métissées, n’hésitant pas parfois à faire du « tourist-art », à mercantiliser l’art. Cependant, si les appellations changent, il n’en demeure pas moins que la force de l’art africain réside dans sa pluralité, dans son témoignage unique sur la plasticité humaine, dans sa diversité d’expression, plutôt que dans un substantif lié à une couleur, une géographie ou une ethnie, termes par nature trop focaux ou restrictifs, voire dénaturants. C’est cette finalité esthétique qui constitue le fondement de tout art, et le témoignage fécond des profondeurs de l’Afrique noire.

RENE THOM : CRITIQUE DES SCIENCES COGNITIVES

Abdelkader BACHTA est épistémologue et professeur de philosophie à l’Université de Tunis. Il a écrit plusieurs ouvrages sur la rationalité scientifique, les Lumières ou l’idéalisme kantien (PLASTIR n°26). Dans son précédent article, il a finement analysé les conséquences du changement de paradigme de Kuhn. C’est des relations de notre ami René Thom avec les sciences cognitives qu’il disserte ici. Relations critiques placées dans le contexte des années 70 et de la naissance de la théorie des catastrophes. Relations mises en perspective avec l’essor de la systémique, de l’intelligence artificielle (IA) et de la cybernétique. Point commun à toutes ces approches, la théorie de l’information que l’auteur nous décrit sur les deux plans des sciences cognitives et de la géométrisation thomienne. D’où les notions de « cybernèmes » amenées par Danko pour faire écho à la théorie établie de Shannon et cette affirmation de la vocation quantitative des sciences de la cognition face à l’information, et de l’autre côté la sémantique thomienne qui s’oppose aux cognitivistes « ayant une position géométrique non quantifiante… ». En effet, « Thom géométrise le rapport entre le demandeur et le donneur », dixit Bachta, ce, faisant une analyse morphogénétique et de la nature du contenu informationnel. Il insiste sur l’absence de rationalité et de réalisme au sens mathématique de la systémique chez les cognitivistes à contrario de l’approche mathématique ou biophysique du terme. Et Thom de proposer une résolution dans la localisation spatiale de tout système réel, autrement dit sa morphologie. La cybernétique ne devra pas échapper à ce raisonnement. Ainsi, contrairement aux sciences naissantes de la cognition, ce sont pour Thom l’extension spatiale et morphodynamique du système en interaction qui le définissent le mieux. A cela s’ajoute son indispensable régulation introduite par Weiner dans tout couple organo-mécanique. Et là aussi, Thom, s’oppose violemment à la vision dichotomique ou cartésienne d’un ana logos homme-machine – dans Langage et catastrophes – ou du fameux feed-back de la régulation biologique. Idem quant à tout formalisme logique : Thom, supporté par Couffignal, Bonnet et Danko qui conçoivent sa pertinence en IA ou en sciences cognitives, mais s’en distancient sur le plan de leur dimension (premier ou énième ordre), et de leur nature (boîte noire, connaissance explicative vs descriptive). Thom ira plus loin en refusant le fondement même de ce formalisme, à savoir la caractéristique universelle de Leibniz. Pour lui, il s’agit avant tout de grammaire et de sémantique, de typologie et de significations émergentes. C’est tout ce qui l’oppose avec la perspective logico-cognitiviste de cette période. Une logique qui tend à privilégier le rapport entre l’esprit humain et le symbole sans en dégager de significations concrètes. Ce que Thom, en Aristotélicien convaincu, s’attache à faire au travers « d’un ensemble de discontinuités qualitatives… », autrement dit d’une représentation topologique et sémiotique interreliée et faisant cas des singularités.

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