Pensée comme matière: la plastique dans tous ses états

Patricia PROUST- LABEYRIE, Professeur d’Arts Plastiques à l’Université de Bordeaux II, 29 Septembre 1995, Institut de Paléontologie Humaine, Paris.

Patricia Proust- Labeyrie nous fait une brève présentation d’un projet GDP axé sur l’art et la plastique dont elle sera la principale actrice. Pour elle, « la pensée sur l’art doit se situer à l’horizon du futur, par un questionnement objectif figuré sous quelque forme que ce soit, avec les technologies les plus modernes comme (ou) avec les plus anciennes » (*). Ce qui m’intéresse, dit-elle, c’est ma vie, le lieu même de l’expérience plastique. Tout ce qui l’imprègne devient sujet et celui que je place au sommet de l’échelle des préoccupations majeures de la société contemporaine est la préservation inconditionnelle de l’air, de l’eau et de l’environnement naturel.

D’où l’idée de faire une série d’expériences sur le terrain, où l’artiste plasticienne sera mise en symbiose avec la nature, c’est à dire dans des situations géographiques, climatiques, émotionnelles, méditatives telles qu’elle puisse tirer parti des niveaux de perception les plus infraliminaires. Elle en tirera des créations : journal, impressions, sculptures, peintures ou autre, qui seront confrontées à posteriori et sans interférences au ressenti et pensées d’un candide (M.-W. Debono) qui tentera de se situer en tant qu’analyste ou plutôt interacteur ou intercréateur de l’œuvre plastique finale.

Tous mes travaux, dit l’auteur se rapportent aux reliefs, structures plastiques, contiennent des mots, des éléments de la nature présentés sous forme de reliques archéologiques; il suggèrent un regard critique. La démarche proposée repose sur l’établissement d’un échange plastique avec une sensation ou un objet issu de la nature et le recueil des données s’imposant aux sens de l’artiste. A l’atelier, les éléments rapportés seront exploré et on tentera de les « comprendre », puis l’auteur se représentera à travers ces éléments, car des formes et idées nouvelles naîtront, annonçant la future œuvre. Le spectateur est témoin, réagit avec son propre vécu, devient à son tour créateur d’un nouvel espace de création.

P. Proust demeure toutefois insatisfaite par cette démarche car elle ne fonctionne que dans une seule direction: de l’observateur « rétinien » à l’observateur sensitif, c’est à dire qu’il n’existe pas d’interactivité opérante. Les œuvres qui en résultent ne sont qu’un épiphénomène de la création. C’est pourquoi, elle décrit le processus intuitif inexplicable qui l’a fait choisir telle feuille ou telle pierre plutôt qu’une autre, et se pose la question du rôle de la plasticité du cerveau dans un tel choix. Elle remonte plus loin en amont jusqu’à l’origine de l’idée, soit la pré-intuition, celle qui favorise la pensée immédiate, génératrice de la plus grande énergie.

C’est la naissance du projet, à savoir: explorer plusieurs voies pour une même investigation, travailler sans décider du résultat formel à l’avance, tester l’aptitude du corps à réagir selon le lieu, le climat… et voir si ces changements de tous ordres induisent un déplacement de la réflexion plastique. Ce projet GDP intitulé « Pensée comme matière: la plastique dans tous ses états » porte donc sur le temps de création. Il consiste à étudier les relations interactives entre l’intuition et l’œuvre à partir du vécu de l’artiste en symbiose avec son environnement (le vécu étant compris comme matière) et à créer une dynamique dans cette approche du réel qui n’est pas extérieure à l’observateur, où il n’y a plus de coupure entre le sujet et l’objet.

Patricia Proust-Labeyrie décrit enfin les différentes phases prévues dans l’avancement de ce travail: le relevé des observations correspondra à trois temporalités définies comme celles de la pré- intuition, de la pensée immédiate (l’intuition) et de la production artistique. Elle conclura ainsi: « Il s’agit d’un travail introspectif où s’opèrent l’intersection et la jonction rhizomatiques entre le matériau humain, l’espace et l’art ».

De nombreuses réactions positives ont suivies cette approche à la jonction entre le créateur et son ressenti. Anne Dambricourt évoque la grande importance de l’intuition dans la découverte scientifique et les points communs qu’elle pourrait avoir avec l’art dans l’instant précis où le déclic se fait. Eric Bois y voit une allusion claire à la philosophie de la nature. Michel de Heaulme et Marc-Williams Debono insistent enfin sur l’aspect temporel de la création qui revêt un potentiel énorme, dés lors qu’il est exploré.

(*): P. Proust-Labeyrie: « L’eau comme impossible relique archéologique », GDP, 1997.

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