Plastir n°37 – 12/2014

LES DANSES CHAMANES DU SITE RUPESTRE DE DAHONGYAN, PROVINCE DU GUIZHOU, CHINE DU SUD

CAO Bo, ZHANG Pu, DAMBRICOURT MALASSÉ Anne, SHEN Guanjun, YOU Qian Sheng nous présentent en exclusivité pour PLASTIR un témoignage exeptionnel issu d’une exploration menée sur un site préhistorique majeur en Chine du Sud. Les résultats ont été présentés à Guiyang au 1er Congrès de l’International Federation of Rock Art Organisation (IFRAO) qui s’est tenu en Juillet 2014 en Chine. « Dahongyan, la ‘grande falaise rouge’ de Shizu, du district de Zhenfeng dans le sud de la Province chinoise du Guizhou, est un site d’art rupestre d’une exceptionnelle beauté. Unique en Chine, voire dans le Sud-Est asiatique, l’imposante falaise a gardé la trace d’au moins 10000 années de fréquentation humaine consacrée à des scènes rituelles, liées à la chasse puis à l’économie de production. Plus d’une centaine de mains, négatives et positives, s’observent sur différentes scènes d’époques préhistoriques et historiques, certaines associées à des danses au rythme soutenu. Mais la splendeur de ce site est, sans nul doute, une remarquable scène de danses de chamans en transe, assocéee au boeuf, au riz et au serpent, une symbolique inconnue des minorités ethniques actuelles, un langage à réapprendre, qui unit l’esprit de l’Homme à celui du monde animal, à un sens sacré de la Vie. » Ainsi résumée, cette contribution de tout premier ordre décline l’art rupestre à un niveau d’excellence. Magnifiquement illustrée, elle est signée par cinq auteurs : Cao Bo, archéologue, vice-directeur de l’Institut des Vestiges Culturels et d’Archéologie du Guizhou, (Guiyang, Chine) ; Zhang Pu, préhistorienne, Professeur responsable des collections de Préhistoire à l’Institut des Ressources Montagneuses du Guizhou, Academie des Sciences du Guizhou (Guiyang, China), titulaire d’un doctorat de Préhistoire du Muséum National d’Histoire Naturelle (MNHN, Paris, France) ; Shen Guanjun, Professeur spécialiste des datations à l’Ecole Normale Supérieure de Nankin (Chine) dont les travaux permettent régulierement de revoir les anciennes datations, notamment celles du plus vieux crâne de l’Homme de Pékin (grotte de Choukoutien) ; You Qian Sheng, photographe-cinéaste, auteur de nombreux ouvrages sur la Province du Guizhou, Directeur du Guizhou Culture Sound Press (Guiyang, Chine) et enfin Anne Dambricourt Malassé, paléoanthropologue au CNRS, HDR, attachée au Département de Préhistoire du MNHN et vice présidente de PSA (Plasticités Sciences Arts), dont les recherches portent sur les mécanismes de l’hominisation procédant par équilibres ponctués et l’évolution de la lignée humaine en Asie Continentale où elle poursuit des missions depuis 1996 (Pakistan puis Inde et Chine). Les graphismes fouillés de la symbolique animale et des masques humains que nous découvrons en direct dans cet art pariétal Chinois, notamment décrit depuis l’antiquité, puis au IIIème siècle à propos des états extatiques du Baopuzi, nous en apprennent plus que maints discours sur la pratique ancestrale du chamanisme, sa haute valeur culturelle et symbolique et ce trait d’union inédit réalisé entre les esprits de la nature et de l’être humain. Fusion tantôt qualifiée d’initiatique, tantôt de purement « animiste », mais qui, quoiqu’il en soit, interpelle aujourd’hui encore quant à son efficience de terrain (économie des chasseurs-collecteurs, élevage, médecines), ses rituels ou la description minutieuse des « voyages intemporels de l’âme » qu’elle a pu produire. Ainsi, les analyses de Cao et collaborateurs à Dahongyan, dans le Sud-Est Asiatique nous amène à nous interroger sur « l’hypothèse chamanique » liée aux cultures du paléolithique et décrites dans le Nord de la planète comme à la base des religions indiennes des ‘Amériques’. Plus encore, elle constitue un témoignage unique de la manière dont ces cultures occidentales comme orientales concevaient leur cadre de vie et de pensée.

L’INTERTHÉORICITÉ : SEMIOTIQUE DE LA TRANSFEROGENESE. PLASTICITE, ELASTICITE ET HYBRIDITE DES THEORIES

Astrid GUILLAUME est maître de conférences HDR à l’Université Paris Sorbonne (Paris IV) en lettres et sciences humaines et vice-présidente de l’Observatoire Européen du Plurilinguisme (OEP). Directrice adjointe de l’EA4349, « Etude et Edition de textes médiévaux », elle est spécialisée en médiévistique, en traductologie (notamment nordiques et germaniques) et en sémiotique des cultures, membre du conseil d’administration du CIRET (Centre International de Recherches et d’Etudes Transdisciplinaires) et de la LFDA (Fondation Droit animal, Ethique et Sciences). Chevalier dans l’ordre des Arts et des Lettres, elle dirige également la Collection Traditions et Croyances aux Presses de l’Université Paris-Sorbonne (PUPS). Elle a notamment codirigé l’ouvrage Plurilinguisme, Interculturalité et Emploi : Défis pour l’Europe avec François-Xavier d’Aligny, Babette Nieder, François Rastier, Christian Tremblay et Heinz Wismann aux Editions L’Harmattan (2009), contribué aux ouvrages : « L’histoire de l’humanité » (Vol VI) et « History of humanity » (Vol VII), patronnés par l’UNESCO en collaboration avec Marc Bensimon (Los Angeles), Préface de Koïchiro Matsuura, Directeur Géneral de l’UNESCO, Multiple History Series, UNESCO, Paris – New York, 2008 & Chapitre 26.1 in « La Littérature du XXe siècle » : Histoire de l’Humanité », Collection Histoire plurielle, Éditions de l’UNESCO (Paris, 2009) et publié de très nombreux essais en littérature, en linguistique (synchronie et diachronie), en symbolique transculturelle ou en sémiotique (cf. bio). Son domaine de prédilection et sujet d’HDR récemment soutenu (2013) concerne la transférabilité du sens d’hier et d’aujourd’hui regardant les mots, les signes et les cultures. Elle l’aborde ici de plein pied et de façon résolument transdisciplinaire sur le plan de l’évolution des théories en nous en donnant la primeur pour PLASTIR ! « Les théories, nous résume-t-elle ainsi,, sont des processus modélisés de la pensée. Quand elles évoluent dans le temps, c’est qu’elles se transforment pour devenir de nouvelles théories. En transdisciplinarité, elles peuvent s’entrecroiser, elles désenclavent alors les disciplines mais également les champs du savoir humain en faisant se côtoyer sciences humaines, art, sciences, voire spiritualités. Leur modélisation révèle leur plasticité ; leur élasticité se teste dans leur potentiel de transférabilité ; leurs contacts et fusions génèrent leur hybridité. Plasticité, élasticité et hybridité sont la triade qui permet le transfert des théories et génère l’interthéoricité. Dans ce contexte, la transférogenèse décrit le processus sémiotique au cœur de toute opération de transfert de sens d’une époque ou d’un genre à l’autre, d’un mot ou d’une expression à l’autre, d’un signe ou d’un symbole à l’autre, d’une culture à une autre, mais aussi d’une théorie à l’autre ; elle montre que les théories sont plastiques et élastiques, elles s’adaptent à de nouveaux contextes, se transforment pour devenir autres. La transférogenèse convoque la linguistique, l’art, les sciences, la philosophie et les spiritualités, elle permet des analyses interculturelles en sémiotique des cultures pour une (re)connaissance approfondie des sciences de la culture ». Nous ne pouvons qu’aquiescer dans la mesure où, non seulement cette transférogenèse identifie clairement les proximités et les différences essentielles entre les notions de plasticité, d’élasticité et de processus hybrides, mais encore met-elle à jour une interthéoricité et une plasticité des théories jusqu’à lors escamotée ou abordée sous l’angle purement épistémologique ainsi que ses conséquences idéologiques, religieuses ou sociobiologiques. Plus encore, Astrid Guillaume explore et modélise cette plasticité au travers de l’art (Kandinski, Viola), des sciences (géométrie, abstraction, temporalité), de l’histoire (médiévale, mythologique) ou des arcanes du langage en se calquant sur la géomérrie interne et l’hybridité potentielle du concept de transférabilité. S’en dégage une ou des genèse(s) du sens (De Saussure, Rastier, Eco, Pierce) ainsi que les attributs et limites sémiotiques de l’interthéoricité. En filigrane, le devenir des objets culturels – notamment linguistiques et civilisationnels – en transfert (diachronique s’entend) et l’indispensable transversalité à établir et consolider entre la topologie et la typologie d’une part, et entre et au delà des disciplines et des cultures d’autre part.

PENSOIR DE POCHE – FRAGMENTS D’UNE PENSÉE À L’ŒUVRE

Virginie BOUTIN est artiste plasticienne, essayiste et actuellement doctorante à la Sorbonne Nouvelle sur la thématique suivante : « De la corporéité à l’abstractivité de la pensée humaine. Pour une théorie de l’évolution de notre espèce. » Dans le prolongement de ses recherches plastiques menées lors de différentes résidences d’artiste et indissociables de l’écriture, elle collabore à plusieurs revues universitaires publiant notamment Petite scénologie de la pensée, expérience sur l’idiopathie humaine (L’harmattan, collection ouverture philosophique, Paris, 2008), un essai dont la sélection naturelle est le cadre conceptuel depuis lequel elle interroge la pensée – en observant nos conceptions du monde enfantées par les sciences et la philosophie -, de l’émergence du phénomène humain à notre contemporanéité. Elle esquisse ici un travail expérimental intitulé Pensoir de poche, fragments d’une pensée à l’œuvre, un manifeste pour un art de penser qui permettrait d’éprouver comment se forment nos représentations et nos idées, c’est-à-dire comment s’invente notre pensée en expérimentant précisément sa propension à l’invention comme constitutive de son identité, ainsi caractérisée par son devenir perpétuel ou son jeu permanent. Cette recherche d’une pensée artiste, plus encore, d’une pensée révélée à elle-même, s’affirmant dans la création et se revendiquant dans l’exposition de sa propre réalité, donne corps à sa démarche de plasticienne qui ne consiste pas à représenter le réel, mais à représenter la pensée au sein du réel. Or, comment représenter la pensée à elle-même ; donner à voir le processus réflexif de tout esprit qui se produit en même temps qu’il se représente ? Comment rendre sensible la pensée, matérialiser son abstractivité, exposer sa réalité ? Comment en être l’image et s’en faire le miroir ? La pensée est l’objet de réflexion de Virginie BOUTIN dont elle met en scène la réflexivité. Comme telle, elle tend à la théâtraliser, c’est-à-dire transmuter ses représentations s’ignorant comme telles en représentations conscientes d’elles-mêmes; muer l’illusion en invention… Dès lors, les matériaux les plus hétéroclites et les plus improbables sont exploités pour réaliser des concepts sensibles et empreindre le devenir humain d’un animal qui a trouvé la bonne idée d’avoir une idée à la place des choses… Parallèlement à ses recherches, elle enseigne la philosophie, la culture générale et l’expression française en école supérieure de commerce, conduit des activités de consultante en entreprise et crée cette année, « Evolution – La VIE dont nous sommes ARTISTE… », une agence de création et de communication qu’elle codirige. Le travail expérimental qu’elle nous présente dans PLASTIR propose une sorte de mise en abîme de l’activité cérébrale qui consiste à opérer en permanence des modifications de soi. Dans le prolongement ou la filiation des penseurs par fragments, à l’instar de Montaigne, Nietzsche et Valéry, ce non-livre, sans narration, ni début ni fin, en ce sens que nous pensons toujours dans et avec une pensée qui nous précède et nous succède, n’est pas un répertoire d’idées ou de formules mais l’expression d’une pensée qui s’essaye à elle-même. Car il s’agit bien, en effet, d’appréhender le processus même de la pensée en train de se faire et non d’atteindre un résultat, d’empreindre sa complexité, ce qui à proprement parler est tissé ensemble, ses connexions insolites, associations d’idées et emboîtements d’images improbables, comme sa réalité. Ce Pensoir tend à représenter la pensée à elle-même, à contre-courant de notre tradition philosophique dissociant le sujet pensant de l’objet de pensée – comme si l’on pouvait s’abstraire de soi. L’occultation de la pensée est peut-être bien le comble de notre pensée s’ignorant comme telle, s’entêtant à ne pas faire retour sur elle-même. Or, la réflexion consiste précisément pour la pensée à se réfléchir, aussi nous faut-il, pour rendre intelligible l’activité cérébrale, nous saisir de sa réflexivité comme point de départ de toutes nos spéculations. En d’autres termes, ce Pensoir de poche, est, dixit l’auteur, un manifeste pour un art de penser qui permettrait d’éprouver comment se forment nos représentations et nos idées, c’est-à-dire comment s’invente notre pensée en expérimentant précisément sa propension à l’invention comme constitutive de son identité, ainsi caractérisée par son devenir perpétuel ou son jeu permanent. Plusieurs autres opus de cette série expériementale sont proposés sur le blog de l’auteur.

LE TAIJIQUAN : UNE VOIE D’INCORPORATION ET DE COMPRÉHENSION DES NOUVEAUX PARADIGMES

Eric CAULIER est docteur en anthropologie de l’Université Nice Sophia Antipolis, ergonome et professeur de Taijiquan à Mons en Belgique. Sur le plan théorique, il poursuit des recherches depuis la fin des annes 1990 sur les différentes fonctions du geste, collaborant régulièrement avec différents départements universitaires, ce qui l’amènera à développer une méthodologie transdisciplinaire et à créer et enseigner une approche originale de l’ergonomie. Praticien émérite initié aux cinq styles majeurs de taijiquan (6ème duan), diplômé en arts internes de l’Université d’Education Physique de Pékin, il a approfondi le travail intérieur et la pédagogie de la transmission avec le professeur Men Hui Feng (9ème dan). Eric Caulier est aussi un passeur dont de nombreux adeptes ou enseignants en taijiquan suivent les master classes depuis une vingtaine d’années. Eric Caulier a également écrit plusieurs ouvrages ayant trait à la pratique du taijiquan ou ses liens avec la calligraphie, le mythe, la création contemporaine et la modélisation. L’article qu’il nous propose pour PLASTIR met en lumière ses approches originales et initiatiques et ouvrant une réflexion transdisciplinaire, c’est dire en deçà et au delà de la pratique de l’art martial elle-même. De fait, Yin et yang, notions fondamentales de la pensée chinoise, sont aujourd’hui bien connus. Le symbole réunissant ces pôles opposés/complémentaires nous est familier. Il s’agit en fait du symbole taiji, parfaite exemplification de la théorie du tiers inclus. Le taijiquan pourrait-il être une voie privilégiée d’appréhension de ce « nouveau » paradigme, si bien décrit par Stéphano Lupasco ? C’est ce qu’Eric Caulier, praticien-chercheur, montre via des allers-retours entre prise de parole en première et en troisième personne. Il nous emmène au cœur des multiples formes du taiijquan, nous indique comment entrer dans leur plasticité. L’auteur, assumant sa double identité et son appartenance simultanée au monde de la pratique tout autant qu’à celui de la recherche, revendique une identité tierce. Il met en évidence la rétroaction constante entre action et explicitation. Au fil du texte, les rapprochements entre corps taoïste et énaction deviennent pertinents. Il s’agit dans les deux cas de connaître par corps et de sculpter l’environnement qui nous sculpte. Eric Caulier explique comment sa pratique du taijiquan et son questionnement de chercheur lui ont fourni un terrain privilégié pour ressentir dans son propre corps les grands principes de la complexité : dialogique, récursif et hologrammatique. Ces multiples incursions dans ces territoires (extérieurs et intérieurs) peu explorés l’ont fait cheminer dans une voie initiatique. A l’issue de ce texte nous ne manquons pas de nous questionner : nos nouveaux paradigmes ne seraient-ils pas une nouvelle formulation de paradigmes plus anciens ?

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