Plastir n°30 – 03/2013

ENTRE L’ŒUVRE ET LE CERVEAU. PENSER AUTREMENT LA PLASTICITÉ DE L’ART

Florian GAITÉ est doctorant dans le département de philosophie de la création contemporaine & d’épistémologie des neurosciences (Sophiapol) de l’Université Paris Ouest Nanterre sous la direction de Catherine Malabou. Il est également critique en Art Contemporain et commissaire d’exposition. Parmi les manifestations qu’il a supervisé: Weird and wonderful (expo collective dont Jean-Luc Verna, Salvador Cidras, Ariel Kenig, Jérôme Lobato, Kael T Block..), Arts plastiques et performance, Galerie Loft 19-S. Tarasiève, Paris, juin 2009 ; Vidéoburo #2 (avec Laurent Pernot, Emilie Pitoiset, Laurent Fiévet etc.); Un nouvel Air, Paris, juillet 2010. Parmi celles qu’il a critiqué : Bad Romance de Pascal Lièvre, pour la Galerie Vanessa Quang, Paris, septembre 2010; Le Banquet des Blanche-Neige de Catherine Baÿ pour le Centre Georges Pompidou (Paris); dans le cadre des « Rendez-vous du forum », juillet 2010 ; Coiffure de Franck Rezzak, pour la Galerie Agnès B, Hong Kong, janvier 2011. Il a publié ou critiqué des ouvrages sur Raison Publique tels: Catherine Malabou : Changer de différence (2009) ou Thierry Davila : In Extremis. Essai sur l’art et ses déterritorialisations depuis 1960 (2009), et est intervenu lors des journées d’études du laboratoire Sophiapol sur les thèmes suivants : La reprise. Mémoire et plasticité de l’art à l’âge post-historique, Créer sans nouveauté : l’art et la politique aujourd’hui, La Défense, mars 2011 dont la thématique concernait « L’artiste hybridé : peut-on donner une définition philosophique du plasticien ? » puis « L’hybride à l’épreuve des regards croisés », organisée par le laboratoire LLA-Créatis, Université Toulouse-Le Mirail, 18 mai 2011. L’article qu’il nous présente pour PLASTIR est issu de sa thèse en cours intitulée : « Le Nœud plastique de l’art. Penser la déconcertation contemporaine. Partant d’interrogations légitimes sur le devenir des arts plastiques et leurs co-implications ou jaillissements vers les autres disciplines, avec une prédilection pour les neurosciences, elle se situe au cœur des remises en question contemporaines sur la notion de plasticité. Celle-ci est de fait fondamentalement interrogée sur le plan conceptuel par deux courants actuels, l’un en philosophie post-hégélienne dans la lignée de Malabou, qui se veut transformationiste et intègre la déconstruction de Derrida et la négativité plastique dans laquelle l’auteur s’inscrit, l’autre en épistémologie selon l’approche transdisciplinaire de Debono qui présente les « complexes de plasticité » comme des interfaces plastiques co-signifiant la réalité du monde qui nous entoure. Ce qui transparaît de façon objective dans ces approches, c’est leur genèse à la fois synchrone et croisée, partant de la philosophie vers les neurosciences pour l’une et inversement pour l’autre, ayant des objets, des méthodes et des attentes différentes, mais un objectif commun ou convergent: celui de la reconnaissance du concept de plasticité comme principe dynamique ancré dans la réalité. Or, Florian Gaité, dont la préoccupation majeure est de repenser la plasticité de l’art contemporain en regard de la neuroplasticité endogène du sujet, se situe au cœur de nos préoccupations communes, approfondissant avec une grande maîtrise tous les aspects liés à cette interaction, en particulier ceux touchant la plasticité de l’art et de l’esprit. Il nous montre ainsi qu’un des moyens d’y parvenir est de sortir la plasticité de son carcan purement artistique, de « la métaphore sculpturale de l’esprit », de l’idéal hégélien, autrement dit de son présupposé métaphysique lié à l’esthétique en réconciliant les opposés : la force plastique de Nietzche et l’idéal plastique de Hegel. Comment ? En autorisant une lecture naturaliste de la philosophie hégélienne, en conciliant deux visions de l’art radicalement opposées (transcendance contre immanence, unité contre tension), en les amenant à naturaliser ensemble la plasticité de l’esprit, rejoignant par là, nous semble-t-il, notre dialectique ternaire de la plasticité décrite comme un tiers naturellement inclus au sein de termes irréductiblement liés (ici le complexe neural-mental-plasticité; PLASTIR 18, 03/10). Cependant, le débat joue ici plus sur la cérébralité de l’acte plastique, autrement dit le rôle actif de la neuroplasticité à la fois dans la genèse de l’œuvre et comme « cadre d’un nouveau matérialisme de l’art ». Terme à disséquer en se départissant des travers possibles des neurosciences empiristes et de la neuroesthétique et en adoptant une vision tripartite de l’art « comme capacité de développement, d’adaptation et de réparation », autrement dit de penser la plasticité à l’image – « d’après laquelle l’art et sa pensée se forment : Bildung » – du cerveau. Et Florian Gaité d’appuyer sa thèse sur le fait qu’elle recoupe pleinement la « force plastique » nietzschéenne, présentée comme une force d’adaptation, de réparation et de développement de l’individu, des peuples et des civilisations. Plus généralement, il s’agit pour l’auteur de repenser la plasticité de l’art en lui donnant un nouveau ‘matérialisme’, non focalisé sur l’esthétique de l’objet et prenant en compte l’unité psychophysique du sujet. Il s’agit d’historiciser le sujet de l’art, de lui donner un nouveau caractère « cérébral », une « cognition affectée » et de révéler la plasticité psychique de l’artiste dans toutes ses dimensions, notamment celles de ses inconscients cognitifs et psychanalytiques. L’art comme « force plastique » est sans aucun doute son cheval de bataille. Au sortir, un concept de plasticité revivifié et qui prend tout son sens sur le plan épistémique. Blog de l’auteur.

UNITÉ PSYCHOPHYSIQUE, SYNCHRONICITÉ ET THÉORIE QUANTIQUE

Pierre UZAN est professeur de sciences physiques à la fondation de santé des étudiants de France et chercheur associé au laboratoire SPHERE (UMR 7219 CNRS) dédié à l’étude interdisciplinaire en sciences, philosophie et histoire. Après avoir fait deux doctorats de philosophie, l’un sous la direction de Michel Bitbol en 1998 intitulé « Vers une logique du temps sémantique : irréversibilité, mesure quantique et processus de la représentation » et l’autre sous celle de Daniel Andler intitulé « Conscience et physique quantique », il développe une théorie informationnelle du temps originale, plusieurs modèles d’espace-temps, de la relation corps-esprit ainsi que des approches quantiques de la conscience débouchant sur une logique de complémentarité et d’intrication. L’auteur a participé à de nombreux congrès ou séminaires de l’ENS, de l’IHPST ou de l’ISST sur ces thématiques et a notamment publié sa première thèse aux Presses Universitaires du Septentrion en 1999 et la seconde qui vient de paraître dans la collection Mathesis des éditions VRIN (2013). L’article que nous publions s’inscrit ainsi en droite ligne des recherches de Pierre Uzan, en montrant comment se situe l’approche quantique du concept d’unité psychophysique par rapport aux différentes écoles ou traditions qui l’ont abordé. De l’ordre « implié » de Bohm et Hiley à la théorie de la synchronicité de Jung et Pauli, l’auteur nous fait découvrir les niveaux d’information et de réalité sous-jacents à l’interface psychophysique, dont la plasticité humaine est probablement le reflet éclatant. L’unus mundus et les archétypes de Jung exemplifient tout particulièrement cette approche dont la part quantique « intuitive » est réinterprétée à la lumière des travaux d’Atmanspacher et de Primas avec un bilan neutre en terme de brisure de symétrie et un réseau de corrélation non causal évoquant les monades de Leibniz. C’est donc l’enchevêtrement quantique relié à des modes temporels précis, et non la causalité, qui est à l’œuvre dans ce cadre et s’applique à l’unus mundus. Contrairement à une littérature abondante et souvent démembrée, sinon spéculative, sur le sujet, l’auteur nous montre ici qu’il est possible de ré-analyser la complémentarité psychophysique et sa relation au temps dans un cadre physique et mathématique formel. Cette représentation rigoureuse donne tout son poids aux philosophies traditionnelles chinoises, à la théorie de la synchronicité et aux archétypes de Jung. Elle pourrait en outre trouver des applications concrètes en chronopsychologie. Il paraît donc urgent qu’une telle réalité psychophysique, qui trouve des échos flagrants sur le plan des co-émergences décrites au niveau de l’interface plastique matière-psyché, et notamment de la convergence entre archétypes et complexe de plasticité qui y a été soulignée, soit prise en compte à une plus grande échelle.

DE LA PLASTICITÉ DE LA LANGUE A LA PLASTICITÉ DANS LA LANGUE

Jean-Pierre DESTHUILLIERS, ingénieur en aéronautique de formation, est poète, éditeur et philosophe. Vice-président de l’Institut Européen de Développement Humain, il a notamment théorisé et mis en pratique l’analyse situationnelle et le concept de sociodynamique. Sociétaire des Poètes Français, co-créateur du Pont de l’épée, de La Jointée, il anime le très riche site Adamantane voué à la découverte de littératures polychromes et d’écritures expérimentales, de poécritures, de créations contemporaines, d’anthologies et de polygraphies de toutes sortes. Nous l’avions découvert lors de sa première publication dans PLASTIR 15, 06/2009 intitulée « Triangulation de la perception : le biface et l’os de seiche » où il répondait de façon pertinente et originale aux articles de De Caso et d’Hodgson. Cette fois, il s’adresse stricto sensu à la plasticité de la langue, de sa propre langue, en rapportant, comme seul un poète peut le faire, un vécu ciselé dont on traque le volume, la forme, les indentations, le mordant, les phonations, la cicatrisation enfin, au travers d’un parcours nous menant tout droit aux fondements de la plasticité du langage. Son outil de sape, moins la plume que le rouleau à pâtisserie du plastisseur. Instrument néologique habile permettant à l’auteur d’approfondir les liens entre les quatre plasticités, l’organique, la psychomotrice, la textuelle et la mentale. Mais loin de se contenter de jouer sur les métaphores, fussent-elles archaïques, expositives ou issue de la philosophia naturalis, Jean-Pirre Desthuilliers nous conduit au travers de découpes chirurgicales extrêmement précises de son ressenti organique – la plasticité Terre -, de la figuration de ses langues plasties, à la recherche de la symétrie perdue de sa langue. Le lecteur se délectera des incursions cohérentes du biface acheuléen auquel il fait allusion avant de projeter l’exérèse au cœur même de la plasticité fonctionnelle du sujet. Tout y est scrupuleusement décrit, sans omettre le moindre détail, du mouvement du muscle au mode de représentation des sons, du rôle fondamental de la langue dans l’émission des dentales, labiales et autres liquides aux champs psychomoteurs qui lui sont associés. Ce subtil cheminement vocalisant la poécriture, le travail dans la langue nous mène tout droit à interroger la neurosémantique, ce qui s’y cache et ce qu’elle nous révèle de notre mentalité. En ressort un monde à quatre dimensions plastiques et une propension à plastir qui ne peut que nous conforter dans l’usage immodéré de ce vocable que nous chérissons. La conclusion, bien que provisoire, est à l’image de cette remarquable ode à la plasticité, à la fois pragmatique et ouverte sur l’avenir : « La plasticité de la langue, phénomène vérifiable, induit comme conséquence et comme condition la plasticité dans la langue, et s’en accommode, voire en profite. La plasticité dans la langue, réalité potentielle, facilite cet ajustement du son au sens dont le poète doit maîtriser les mécanismes pour exercer son art de la parole. »

INGENIUM TRANSDISCIPLINAIRE

Bernard CARMONA est docteur en sciences de l’éducation et consultant en management. Il a été amené à développer un outil transdisciplinaire (TD) dans le cadre de ses recherches et de l’élaboration de cycles de formation. Il a récemment publié dans la collection Interfaces et Transdisciplinarités des éditions L’Harmattan « Le réveil du génie de l’apprenant » (2009) préfacé par Martine Lani-Bayle et postfacé par Gaston Pineau ; un livre qui partant de la construction d’un projet transculturel à la Réunion met au cœur de ses préoccupations les modes cognitifs, situationnels et langagiers qui permettent au sujet d’exprimer au mieux l’Ingenio d’un Giambattista Vico et le véritable Disegno, celui qui est à l’œuvre dans l’élaboration actée de nos motivations profondes, celui qui nous pousse à transcender, à aller de l’avant dans le chemin de la connaissance. Le fruit de ses recherches en ingénierie le conduit ainsi à explorer des voies nouvelles et parfois inattendues qu’il nous expose comme suit : « Après avoir proposé en 2009, une première exploration du génie intrinsèque d’une ingénierie de formation : Le Réveil du Génie de l’apprenant, il persiste, à travers une recherche doctorale, à titiller les génies : A force de se frotter à son objet d’études – La Pratique du Débat du Bouddhisme Tibétain-, il voit surgir les trois génies d’un triptyque qui le transforme, chemin faisant, en praticien transdisciplinaire : Pratique du débat, Métaphore et Lecture Systémique de l’Imaginaire se combinent à travers les évènements de leur émergence et de leur expérimentation pour finalement fusionner dans l’outil que chacun peut tester dans sa formation tout au long de la vie. Cet article relate succinctement l’histoire de la co-naissance des vies mêlées d’un praticien et d’un outil transdisciplinaires : une phénoménologie ‘plastique’. » Et de fait, cette phénoménologie nous est présentée par l’auteur à la fois comme sujet didactique (naissance maïeutique et modélisation de l’outil TD, fil de la trame et du tisserand) et comme objet d’expérience. Une expérience vécue au travers de la tradition Gelugpa et de la ré-émergence de la mythologie fondatrice au travers de son Printemps à Prague ; voyage parsemé des spectres de la deuxième guerre mondiale, de Dalladier, Chamberlain et d’Hitler, de l’immolation de Jan Palach, des lectures de Kundera, du cubisme, de Mozart ou des métamorphoses de Kafka. Une expérience métaphorique emprunte de concepts mythopoétiques, d’analyses systémiques, d’une herméneutique entrecoupée de stases, de moments anthropoformateurs et du surgissement ultime d’un disegno digne de Vico et Durand, autrement dit où l’imaginaire conduit l’ingéniosité à son plus haut sommet. En ressort certes un outil TD efficace, mais aussi comme le conclut l’auteur, une démarche qui « s’inscrit dans une éthique de la connaissance telle que la promeut Edgar Morin depuis 30 ans, où trame et tisserand, objet et sujet, se créent l’un, l’autre ou pour employer une figuration « plastique », se tendent, se détendent et se répandent, l’un, l’autre. »

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