Plastir n°25 – 12/2011

FORME FLUENS : NOTES SUR LA PLASTICITÉ ET LA COMPLEXITÉ DES SYSTÈMES VIVANTS

Luciano Boi est mathématicien, philosophe et épistémologue. Il enseigne au Centre d’Analyse et de Mathématique Sociales de l’EHESS et a été professeur invité dans de nombreuses universités européennes et américaines, mais c’est avant tout un chercheur transdisciplinaire ou plus précisément un topologue au sens de découvreur de lieux, de bifurcations ontologiques que donnait René Thom en référence à Aristote. Il suffit pour en juger de traverser ses domaines de prédilection : interactions géométrie-physique – de la relativité générale à la théorie des Supercordes-, interface topologie-biologie – repliement de l’ADN, organisation spatiale du chromosome -, phénoménologie et géométrie de la perception spatiale, épistémologie, intersection mathématiques-arts. Il est également l’auteur ou le co-auteur de nombreux ouvrages sur des thèmes croisés entre mathématiques, biologie et philosophie, sur l’histoire des sciences et sur l’intelligibilité de l’espace et la philosophie de la nature (Peter Lang, 1995, 2000,2006). Son dernier ouvrage, « Morphologie de l’invisible » (Pulim, 2011) traite de la morphogenèse, des transformations et des singularités sur le plan topologique, biophysique et sémiotique. Luciano Boi nous fait l’honneur d’aborder le rôle majeur joué par la plasticité du vivant et son articulation naturelle à la complexité dans PLASTIR. Un tel rôle gagnerait à être reconnu comme tel, comme nous ne cessons de le clamer à PSA à la fois sur le plan conceptuel (PLASTIR n°18), c’est-à-dire non pas comme une énième propriété systémique, mais bien comme un principe dynamique actif et opérationnel autant à l’échelle du vivant – formation et évolution des formes et fonctions – que des autres systèmes de codes en interaction, que sur le plan transdisciplinaire (PLASTIR n°8, n°11, n°22). Luciano Boi définit en substance la plasticité « comme une tension dynamique entre vulnérabilité et robustesse », une « […] dynamique entre vulnérabilité et robustesse qu’attestent précisément les expressions scientifiques de la plasticité et de la complexité, pourrait bien constituer l’un des maillons essentiels d’une lecture scientifique, philosophique et culturelle renouvelée du vivant. Dynamique s’exprimant […] dans la «liberté» que la forme semble avoir par rapport à elle-même, c’est-à-dire dans sa capacité d’acquérir de nouvelles qualités et de nouveaux comportements». « La plasticité, qui est un riche et étrange nœud conceptuel est l’un des grands secrets de la nature qui, bien que difficile à cerner, agit toujours en multipliant les effets et en suscitant de nouvelles propensions. En plus de son caractère ubiquiste, elle permet que de profondes relations se tissent entre les sciences de la nature et d’autres disciplines, relevant le plus souvent des sciences humaines. Des disciplines qui décrivent elles aussi la vie ou l’humain en termes de tensions dynamiques entre achèvement et inachèvement, détermination et indétermination, finalité et contingence, individualité et collectivité. Loin d’être isolées dans leurs champs spécifiques, les recherches en psychologie, philosophie, anthropologie, ou encore en sociologie, se trouvent aujourd’hui en étonnante résonance avec les travaux de pointe en biologie. La plasticité, couplée à la complexité, représente un champ synthétique et transversal du savoir en train de se constituer. L’étude de ce champ nécessite une approche pluridisciplinaire, de nouveaux outils conceptuels et de nouvelles pratiques scientifiques. ». Peut-on mieux conclure, si ce n’est affirmer que Luciano Boi est sans aucun doute l’un de ceux qui pourront le mieux modéliser, à la fois sur le plan topologique & de la théorie géométrique des systèmes dynamiques, la plasticité du vivant et montrer la vocation à la fois multiscalaire et profondément cohérente de l’ensemble des systèmes métaplastiques.

L’ART DES METAXU

Philippe Quéau est polytechnicien, ingénieur de L’ENS des télécommunications. Il a été directeur de l’INA de 1977 à 1996 où il a mené des recherches de pointe sur les images de synthèse – fondation du forum IMAGINA – et a été un précurseur en créant le premier réseau web français (Mediaport) en 1994. Il a ensuite dirigé la division de la Société de l’Information à l’UNESCO, puis a été nommé représentant à Moscou (2003) et actuellement au Maroc où il coordonne l’ensemble des pays du Maghreb. Mais, Philippe Quéau ne se contente pas de forger un terrain à l’innovation technologique, c’est un acteur de la dialectique qu’il prône, comme on l’a montré dans PLASTIR n°14 avec « L’empreinte digitale de l’âme ». De fait, outre la création de Maison Vole et sa diffusion en télé virtualité 3D à Cluny, Philippe Quéau est l’auteur de plusieurs ouvrages collectifs sur l’esthétique, le monde virtuel (Le Virtuel – Vertus et Vertiges, Champ Vallon, 1993, La Planète des esprits, Pour une politique du cyberespace, Odile Jacob, 2000), l’éthique, les rapports art & science, mais surtout celui Metaxu – « Metaxu – Théorie de l’art intermédiaire » (Champ Vallon, 1989) – qui répond au plus près à la quête originelle de ce mot grec signifiant « intermédiaire » qu’affectionnait Platon, et à l’ambition de Quéau d’une pensée médiatrice entre la matière et la forme, visant à déterminer, croquer, épouser la forme et le fond, montrer par le symbole et l’art premier où se situe « le point d’accroche » d’une humanité, sinon en perdition, à l’évidence en perte de repères humains. C’est ainsi qu’en grande connivence conceptuelle avec le concept de plasticité, il dérive subtilement et pour notre plus grand bonheur ces « myriades d’êtres intermédiaires », faisant et défaisant sans cesse le monde par leurs médiations ou leurs transformations » à l’ère du numérique. L’art intermédiaire des Metaxu nous envoûte, nous distingue en même temps qu’il nous confond, nous pousse à naître de l’entre-deux. Il dilue les réticences, prouve par l’imaginal et le non dit tout ce qui peut émerger de la part de divinité qui nous incombe, de la multiplicité et d’un infime changement des formes, de l’activité auto-catalytique du cerveau sur le devenir de l’homme, des variations (Le voilà), fusions – « Comment fondre sans confondre ? » – (Ilots, Eaux et Collines), déformations (Rotules), changements (Côte d’Adam) altérations et enfin des médiations (Mousses, l’Ange et l’huître): « Les êtres intermédiaires sont en nombre infini. Mais on a déjà signalé qu’on pouvait distinguer deux grandes classes dans cette profusion : les messagers, qui relient, et les hybrides, qui mélangent. Ce sont les deux pôles d’une dialectique du même et de l’autre, de la liaison et de la fusion. L’être intermédiaire peut être un messager parce qu’il a une nature hybride, et qu’il possède des éléments de plusieurs natures. Réciproquement, il a le privilège de ces diverses natures, parce qu’il a su les conjoindre et les relier, de façon pérenne. Chez l’intermédiaire, il y a du même dans l’autre et de l’autre dans le même », dixit l’auteur qui précise que « ce principe, très taoïste, est aussi une conséquence du langage, de ses insuffisances et de la manière dont il s’applique au monde. Les mots doivent rassembler sous la même bannière des réalités distinctes, ils sont par là portés à les rapprocher et à les hybrider en les subsumant sous le même signifiant ». Oui, la métamorphose est en marche, et c’est l’art de Quéau, intense, lumineux, chirurgical, qui fait naître ces êtres intermédiaires et les portent à notre subconscience.

AIR DE FAMILLE DE WITTGENSTEIN AVEC TCHOUANG-TSEU – SUR UNE IDÉE DE SOUN-GUI KIM –

Claude Berniolles est poète et philosophe. Diplômé en droit, il a suivi avec assiduité les cours et séminaires du Collège de France d’Yves Bonnefoy et de Jacques Bouveresse, en retirant des enseignements qu’il distille dans son travail de recherche littéraire et dans notre revue depuis 2010. Il nous offre dans ce vingt cinquième numéro, le troisième volet de ses réflexions consacrées à Wittgenstein, les deux premiers : Wittgenstein et les bosses de la philosophie et Wittgenstein, le devoir de génie par Ray Monk, ayant été publiés dans PLASTIR 20, 09/2010 & PLASTIR 23, 06/11, , respectivement. L’originalité et l’éclectisme de son approche le pousse cette fois à explorer le parallélisme où les airs de famille entre la philosophie Occidentale de Wittgenstein et la pensée Orientale de Tchouang-tseu, et ce, au travers d’une de ses lectures de l’écrivaine Coréenne, Soun-Gui Kim. Dans la seconde philosophie de Wittgenstein, la notion d’air de famille est quasi conceptuelle, s’attachant aux ressemblances et donc aux divergences ou plutôt aux indéterminations. Claude Berniolles analyse finement ces rapports et leurs analogies au sein des deux philosophies. Plus encore, il s’attache à les décrypter au plan de la représentation du langage et des différentes formes qu’il peut revêtir sur le plan ludique, philosophique, cosmologique, symbolique et de l’expérience humaine. Ainsi en sera-t-il du principe taoïste du Wu-wei ou du Non agir, des différents arts, de la métaphysique et de l’éthique enfin « représentées » dans les œuvres de Wittgenstein et de Tchouang-tseu. L’auteur s’appuie sur les dires ou les calligrammes de Soun-Gui Kim qui dans Montagne c’est la mer argue du « […] fondement de la règle de l’Unique Trait de Pinceau [qui] réside dans l’absence de règles qui engendre la Règle ; et la Règle ainsi obtenue embrasse la multiplicité des règles » à propos de de Shi-tao. « Comparaison sublime qui nous renvoie à « la règle » de Wittgenstein là où on ne l’attendrait pas ; « la règle n’a ni un fondement, ni une explication : elle est là », dit Wittgenstein, « c’est ainsi que nous faisons », dixit l’auteur. Autre analogie utilisée, en s’appuyant sur les travaux de Jean François Billeter, celle entre l’esthétique occidentale et l’esthétique chinoise à propos de la musique en tant qu’art premier chinois, « [..] art compris comme un « geste » dont le mouvement intérieur qui précède le movimentum intus chez le musicien, se confond avec l’exécution proprement dite du morceau qui va être joué. ». L’analyse d’air de famille se poursuit sur la plan éthique et métaphysique, montré explicitement à la dernière page de Montagne c’est la mer : « Tchouang-tseu et Wittgenstein : La même recherche de la simplicité et du bonheur. », corrélé au « langage ordinaire » et au « pas de côté » de Wittgenstein. Claude Berniolles finira sur les notions de bonheur, chère aux deux philosophes, d’éthique et d’esthétique, appelant une réponse hors du monde pour Wittgenstein, et enfin de « Suprême simplicité » frôlant la transcendance selon Shi-Tao.

IMAGINAIRE GÉOGRAPHIQUE ET ALLÉGORIE DE LA MORT DANS TROIS VOYAGES EXTRAORDINAIRES DE JULES VERNE

Lionel Dupuy, géographe, est professeur d’Histoire-Géographie et de Français dans le Secondaire et chercheur associé au laboratoire SET (Société, Environnement, Territoire –UMR 5603 CNRS) à l’Université de Pau et des Pays de l’Adour. Il a écrit plusieurs ouvrages sur l’oeuvre de Jules Verne à La Clef D’argent (Itinéraire d’un voyage initiatique (2002), Jules verne, L’homme et la terre (2006), Drôle de Jules Verne, (2008)), développant notamment durant son travail de doctorant les aspects liés à l’inter- et d’intra-sémioticité, à la temporalité, au mythe de l’Eldorado et plus généralement au merveilleux et à l’imaginaire géographique dans l’œuvre de Jules Verne. Ce travail a fait l’objet de plusieurs publications dans PLASTIR n°6, 8, 10, 12. Il nous présente ici les aspects transdisciplinaires croisant littérature, imaginaire, géographie et sémiotique qu’il a décelé au sein de trois Voyages Extraordinaires de jules Verne. Six illustrations choisies au sein de l’œuvre vernienne nous montrent clairement le rôle puissant de l’iconicité et de l’imaginaire géographique dans le récit du grand romancier. Comme le soulève l’auteur, chaque image est stratégiquement positionnée, se réfère à la représentation d’un espace géographique précis et évocateur, à la transmission d’un savoir et d’une histoire. C’est le cas des pôles où la glace et la banquise nous projette dans des territoires vierges et inconnus, dans un monde à explorer, ou encore des Carpathes, en Transylvanie. C’est le cas hautement symbolique du Sphinx qui nous projette dans l’antiquité et la mythologie Egyptienne, posant ouvertement la question de la nature de l’au-delà. Dans ces deux cas, le roman ne se contente pas de décrire, d’imager, mais ouvre aux questions métaphysiques, à l’image romanesque de l’espace-temps, à l’allégorie de la mort : qu’y a-t- il aux pôles ? qu’y a-t-il après la mort ? Comme le soulève Lionel Dupuy : « L’imaginaire géographique est toujours associé à une allégorie de la mort […] Connaître l’espace, dire la géographie de ces territoires étranges, éloignés, inattendus, c’est être capable de se frayer un chemin dépourvu de repères, de balises, c’est être capable d’aller au-delà de certaines limites présentées comme a priori infranchissables. Et dans les romans de Jules Verne, les illustrations participent aussi activement de cette mise en scène d’un imaginaire géographique propre à ce siècle d’explorations et de découvertes nouvelles. » Site sur Jules Verne animé par Lionel Dupuy.

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