Plastir n°48 – 12/2017

A PROPOS DE SURVIE ET DE TRANSCENDANCE

Ubiratàn D’AMBROSIO est mathématicien et professeur émérite de l’Université d’État de Campinas (Unicamp, Brésil). Il est internationalement reconnu pour ses travaux d’Ethnomathématique, un nouveau domaine remettant en cause l’enseignement traditionnel des mathématiques et des théories de la connaissance, qui peut être appliqué dans des contextes culturels différents. Il a été notamment honoré en 2001 par la Commission Internationale d’Histoire des Mathématiques (ICHM) avec Kenneth Prêmio pour leurs contributions à l’Histoire des Mathématiques et a reçu en 2005 la médaille Felix Klein décernée par la Commission Internationale d’Instruction Mathématique (ICMI), en raison de leurs contributions dans le domaine de l’enseignement des mathématiques. Membre du CIRET et de notre Comité Scientifique, il nous fait l’honneur de publier un nouveau texte important dans PLASTIR, après celui publié récemment publié sur l’approche transdisciplinaire dans l’éducation et les cages épistémologiques (PLASTIR 43, 09/2016). En effet, l’auteur y aborde avec une grande acuité le trajet de l’information à travers notre entité cerveau-corps, notre réalité intime en somme, dont la perception est modulée par la société et le brassage des us et cultures. Mais là où l’analyse de l’ethnomathématicien prend toute sa saveur, c’est lorsqu’elle dépasse l’analyse cognitiviste ou socio-politique pure pour entrer dans le dépeçage de la mécanique sous-jacente aux contextes et aux cultures et nous faire découvrir comme une sorte d’évidence ce qui, dans des circonstances aussi diverses que l’évolution des espèces ou la psychologie criminelle, relève de pré-requis communs, de comportements culturels transmis et de leur dynamique interactive: « Individual and social behavior generate the context of cultural behavior, which includes the processes of cultural transmission and the exposure and mutual influence of different cultures, the object of study the dynamics of cultural encounters. » Au sortir, on comprend comment une même phénoménologie peut conduire deux individus extrêmement différents à s’allier dans une action ou une idéologie commune. Nous paraît limpide également l’émergence de la perspective en architecture ou des technologies, en tant que combinaison « d’artéfacts et de  »mentéfacts’ : « So, it emerges technology, as a combination of artifacts and mentifacts. Technology represents the way man deals with reality and deal with situations and problems. Artifacts, not only as material instruments, such as tools and practices, but also mentifacts, which are abilities and also religion and ideology as substrates of artifacts, are responsible for these actions. An example is the emergence of Gothic in architecture, which combines the material, the ogive construction, and the spiritual, pointing to the sky. A similar explanation for the emergence of perspective. » Les  »mentéfacts » représentant, entre autre, nos mémoires et nos représentations individuelles, qui superposées aux faits et aux artefacts constituent une réalité tangible parmi d’autres qu’Ubiràtan D’ambrosio explicite à propos des processus cycliques. Autant de perspectives prégnantes à l’heure de l’intelligence artificielle et de l’opposition théorique entre les systèmes typiquement binaires, aussi sophistiqués soient-ils, et les systèmes divergents, obliques ou nébuleux, autrement dit relevant d’une stratégie humaine puisant au sein de cette dialogique « artéfacts-mentéfacts », le fruit de « la plasticité de l’esprit » plutôt que de la fonctionalité du cerveau stricto-sensu.

LA RÉVÉLATION DU VIDE AU CŒUR DE LA NATURE

Auguste NSONSISSA est maître de conférences en philosophie à l’université Marien Ngouabi de Brazzaville (Congo). Ses travaux de thèse (2006) qui ont porté sur les approches transdisciplinaires et épistémologiques d’Edgar Morin, nous ont conduit à le publier à plusieurs reprises dans PLASTIR, notamment dans les numéros 24 et 31. Outre son poste à Brazzaville, il est enseignant-chercheur HDR à la faculté des lettres et sciences humaines de l’École Normale Supérieure et chercheur associé à l’université Paris-5 Descartes et au CNRS. Membre de plusieurs sociétés de philosophie et de l’IIAC (Centre Edgar Morin), il a récemment contribué au Congrès mondial pour la pensée complexe dispensant certains préceptes morinniens vis à vis de l’enseignement de la philosophie au Congo. Il a publié plusieurs ouvrages en philosophie, en métalogique et en épistémologie, dont le dernier en date, « La dynamique de la nature – Étude sur le thème du vide dans l’histoire de la philosophie des sciences » (L’Harmattan, 2017) est directement en rapport avec l’essai conséquent qu’il nous soumet ici. Auguste Nsonsissa, va pour notre plus grand plaisir, en effet aller plus loin dans ce texte en parlant de véritable révélation du vide.  Il nous résume son approche en ces termes : « Le thème du vide est encore aujourd’hui peu exploré du point de vue de l’épistémologie comparative ; quand bien même il l’aurait été dans le domaine de l’histoire des sciences. Le terme lui-même est souvent utilisé, mais moins bien discuté dans le monde philosophique où il est presque abordé de façon approximative et confuse. Dans cet article, il n’est pas question de dresser une liste exhaustive de ses différentes approches philosophiques ou de faire une analyse de tous les niveaux conceptuels auxquels ce concept transversal s’est présenté en physique tout comme en mathématique. D’autant plus que le point de vue que j’adopte ici est celui de l’épistémologie comparée et ne sera certainement pas identique à celui de l’histoire et la méthodologie des sciences. » Hormis l’interrogation anti-aristitotélicienne qu’il nous soumet sur la place qu’occupe le vide dans la nature, l’auteur situe son approche à l’intersection de la physique et de la bio-épistémologie, en opérant une fois encore cette distinction fondamentale entre l’épistémologie et l’histoire des sciences proprement dite. Distinction que nous partageons et qu’il enseigne aujourd’hui dans un esprit transdisciplinaire s’opposant aux enseignements monolytiques ou aux cadres éducatifs ne prenant pas en compte la complexité et la transversalité dans les programmes scolaires ou universitaires.

LES MATHÉMATIQUES DE LA MORPHOGENÈSE CHEZ RENÉ THOM

Abdelkader BACHTA est professeur de philosophie à l’Université de Tunis. Ces centres d’intérêt se portent essentiellement sur les rapports épistémologiques entretenus par les théories scientitifiques, notamment liées aux mathématiques. Dans ce cadre, il a approfondi au long cours dans plusieurs numéros de PLASTIR l’œuvre de René Thom récemment rassemblée sous forme d’un livre intitulé « La modélisation scientifique – études sur la pensée modélisatrice de René Thom » (MtL éditions, Tunis, 2016), en la comparant aux approches d’autres disciplines, notamment les sciences physiques et la philosophie (postivisme, cartésianisme, modélisme, topologie, ontologie..). Dans cet essai, outre un parallèle mené entre les approches de Turing et de Thom, il confronte pour la première fois le mathématicien à la pensée biologiste de Waddington. Plus précisément, il se propose d’étudier les mathématiques de la morphogenèse qui suivent la théorie des catastrophes et dont le modèle est l’embryologie théorique de Waddington, au travers de la spécificité d’approche thomienne. Celle-ci se distingue clairement de l’expérience de Turing et de la pensée de Thomson dans la mesure où elles sont en substance non quantitatives, mais foncièrement topologiques et morphogénétiques. Elles relèvent de ce fait plus du cadre aristotélicien que des révolutions pytagoriciennes et platoniciennes, puis newtoniennes dans lesquelles Thom ne se reconnaît pas. Abdelkader Bachta en conclue que les mathématiques de la morphogenèse de Thom constituent à elles seules une révolution épistémologique, et qu’il se situe dans la lignée qualitative de la hylé d’Aristote, ou encore, sans l’expliciter suffisament ici, des mathématiciens arabes du moyen âge comme Kindi, de Birouni, d’Ibn Al Haythem ou d’Ibn Roshed, qui, comme lui, voyaient en Aristote « le premier maître ».

MUTATIONS ET NEBULEUSES : LE DIALOGUE ENTRE LA PHILOSOPHIE ET LES SCIENCES

Mar THIERIOT, fidèle collaboratrice de PLASTIR (voir son blog), est une philosophe, poète et peintre franco-brésilienne. Née au Brésil, issue de cultures brésilienne et française, elle passe son enfance à Sao Paulo, puis rejoint la France à l’adolescence où elle vivra en Lorraine, entourée d’artistes dans le Centre culturel de l’Abbaye de Prémontrés où son père était directeur. Cette expérience unique déterminera son intérêt pour l’art contemporain et la vie contemplative. Elle peindra en secret pendant des années pour ensuite s’absorber entièrement dans des études de philosophie avant de revenir à la peinture et la poésie. Cette lente maturation se passe selon elle « dans un effort de délimiter les contours d’une conscience du  »non intentionnel » : une conscience que nous sommes agis inconsciemment par nos émotions et que nous devons composer avec cela grâce aux objets culturels, objets transitionnels, flottants qui circulent entre nous. » Après l’obtention d’une Maitrise puis d’un DEA en sciences de l´Éducation à l’Université de Lyon (1995), elle retourne au Brésil où elle termine un Doctorat en Éducation Culture et Société. Elle y travaillera pendant 14 ans comme professeur de philosophie à UNIFIEO à Osasco, situé dans la banlieue de Sao Paulo, période pendant laquelle elle fréquenta assidument le MAC (musée d’art contemporain de Sao Paulo) où elle a verra des œuvres prendre forme sous ses yeux comme celles de Claudio Tozzi, Siron Franco, Ivald Granato et Cabral ou encore les sculptures de Caciporé et les immeubles de Tomie Otake. En 2008, elle émigre au Québec dans le but d’effectuer un stage postdoctoral en philosophie à l’université Laval sur le thème des Mutations humaines (publié dans PLASTIR et récemment sous forme de livre aux Ed. Amalthée, 2016). Thème particulièrement important pour Mar Thieriot dans la mesure où il s’agit de savoir composer avec ses émotions, ce qui constitue un facteur déterminant pour l’évolution des relations humaines. Elle vit aujourd’hui à Montréal et se partage entre la poésie, la peinture et la philosophie, étudiant notamment les interrelations propres au féminin et ses traumatismes, à l’intelligence, la beauté et le mal – « une version faustienne de la femme, capable de se relever après ses moultes chutes… », et la place du yoga et de la méditation dans la maitrise des émotions humaines lorsque elles sont confrontées à des douleurs et à des crises. Si nous nous sommes quelque peu attardés sur la bio de l’auteur, c’est que sa contribution parsemée de toiles sur les mutations et les nébulosités l’illustre parfaitement. Qu’y relève-t-elle sinon que « ‘se faire oeuvre de soi-même’, implique un deuil, celui de reproduire un modèle pour avoir l’approbation de ses éducateurs, celui de répéter, d’imiter pour risquer la création dans les eaux profondes du sens singulier », avant de parvenir à la conclusion que l’erreur fait partie du processus d’apprentissage et de recherche, voire même lui est nécessaire au seuil de la créativité, celui-là même qui arpente la recherche de ce sens nébuleux… Parcours basé sur la confiance et l’ouverture, où chacun travaille à délivrer l’autre de sa solitude et de ses démons, où peu à peu survient le climat propice à l’éclosion de nébulosités fécondes, une fois libérées de leurs gangues mortifères.. Alors, tout s’éclaire et « la capacité réflexive et dialogique des sujets au monde » peut s’épanouir au cœur d’un texte, dans les méandres de l’éducation ou entre la philosophie et la science, tous à la fois objets et sujets des mutations humaines.

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