Plastir n°18 – 03/2010

L’INFINI AUJOURD’HUI

Edgar Morin est comme chacun sait directeur de recherche émérite au CNRS et l’éminent sociologue auteur des six volumes de « La Méthode » dont le dernier concerne l’éthique. Le CETSAH, récemment rebaptisé Centre Edgar Morin, recense et poursuit son œuvre. Il est également membre d’honneur de PSA. Jean-François Dortier disait récemment dans Sciences Humaines (N°6 Spécial, Oct.- Nov. 2007) à son propos qu’il était peut-être le dernier des grands penseurs du XXIe siècle, à savoir un chercheur non enlisé dans la fragmentation des savoirs, mais tourné vers l’universel. C’est indéniablement le cas et nous oeuvrons tous modestement à lui donner écho en regardant l’homo complexus dans son écosystème planétaire, dans sa capacité à se dépasser comme dans sa part d’éternité. Dans cet article, il nous fait toucher du doigt les limites de la connaissance humaine, qu’elles concernent la cognition, l’expérimentation, la logique formelle ou la rationalité, tout en nous montrant qu’elles ouvrent de nouveaux horizons. En effet, l’infinitude temporelle laplacienne, le progrès infini de Condorcet et, ajouterai-je, l’infinie plasticité humaine de Pic de la Mirandole butent face à l’établissement de limites au sein même des découvertes de la science contemporaine. C’est le cas du théorème d’incomplétude de Gödel ou de la logique sémantique de Tarski qui nous dit, je cite l’auteur « qu’aucun système ne peut s’expliquer exhaustivement lui-même, l’un et l’autre nous ouvrent un dépassement : il est possible de concevoir un métasystème, lequel, lui, puisse permettre de traiter ce système comme objet. Seulement nous savons que ce métasystème lui-même a besoin d’un métasystème pour être expliqué ou traité complètement. Et de méta en méta, il n’y a pas de terme définitif, de niveau d’explication supérieur absolu ». On en arrive donc à ce que « la réflexivité à l’infini trouve ses limites », de même que le progrès. Ce qui, pour Edgar Morin, est salutaire dans une civilisation tournée vers les certitudes matérielles et une fausse idée du réel. Les systèmes comportent des incertitudes, la connaissance a besoin de séparations nous dit-il, et la bonne nouvelle est que cette incertitude des savoirs, des concepts et des capacités humaines à les englober commence à transparaître aujourd’hui. On doit reconnaître nos finitudes tout en laissant une porte ouverte à ce qui est en-deça ou au-delà du fini conclut-il sur la base d’une expérience du vécu. Tel se profile le nouvel infini…

LE COMPLEXE DE PLASTICITE – ETAT DES LIEUX ET IMMERSION

Marc-Williams Debono est neurobiologiste et épistémologue. Il développe depuis la fin des années quatre vingt une approche épistémologique visant à faire reconnaître le concept de plasticité, non pas tel qu’il est généralement présenté, à savoir un attribut systémique, émergent, voire purement métaphorique, mais comme l’élément-clef du clivage entre formé et informé, entre déterminé et indéterminé et entre matière et psyché. Ce constat est passé inaperçu au fil des siècles, du fait même de la nature ubiquitaire de la plasticité décelée dès Aristote, et de sa propension à épouser l’objet ou le sujet qui la contient. Contenant et contenu à la fois, donneur et receveur de la forme, voie d’accès naturelle vers le tiers inclus si on se réfère au cadre de lecture lupascien, on ne perçoit pas la plasticité pour ce qu’elle est réellement : une propriété universelle unique, seule capable de lier de façon intrinsèque l’expérience et la conscience humaine, pour ne prendre que ce champ de la connaissance récemment étendu à la plasticité psychique à propos de l’inconscient freudien. Comme l’auteur l’a précédemment décrit, l’emploi tous azimuts du terme de plasticité renvoie à un vide épistémologique, il y a donc nécessité urgente de clarifier ces notions et de montrer en quoi « La réalité n’est ni une construction isolée de notre esprit, ni un modèle préconçu dans lequel nous évoluons en aveugle, mais un terreau plastique au sein duquel nous déroulons notre espace de pensée. L’esprit, autant créateur que traversé par la forme et le monde s’y co-signifient en s’interpénétrant. » Cet article s’ouvre ainsi au développement d’une véritable plasticité de l’esprit, après avoir fait le point sur les origines du concept et les développements récents du modèle. Développements qui confinent à l’émancipation du complexe de plasticité, seul à même de lier ou d’agréger des substrats tels la matière et la forme ou l’espace et le temps et de définir un principe universel de co-advenance et/ou de co-signification de l’évènement.

LE PARADIGME DE L’ENACTION AUJOURD’HUI – APPORT ET LIMITES D’UNE THEORIE COGNITIVE « REVOLUTIONNAIRE »

Olivier Penelaud est psychologue cogniticien et a été chargé de recherche à l’INRETS. Il a récemment soutenu son doctorat sur le thème « L’opportunisme cognitif : de la conduite automobile à la psychologie cognitive » et a participé à trois écoles d’été (CNRS & UTC) sur le concept d’énaction élaboré par le neurobiologiste Francisco Varela, dont une séance publique au côté de Michel Bitbol. C’est dire si il a approfondi le sujet, et nous délivre ici un des articles, sinon l’article probablement le plus complet sur le sujet à ce jour. Or qu’est-ce que l’énaction ? C’est une cognition incarnée par le sujet. Historiquement, on peut dire qu’elle a pris ses sources dans le développement des systèmes autopoïétiques et la clôture opérationnelle que Varela a mis au point avec Maturana dans les années soixante dix. Olivier Penelaud nous montre par une description minutieuse et processuelle à la fois l’impact et les limites de la théorie énactive au niveau des sciences de l’information et de la cognition. L’inclusion d’une éthique dans le monde des sciences cognitives jusque là quelque peu distant vis-à-vis du self ou de l’expérience à la première personne sera salutaire. Cependant, plusieurs brèches ouvertes apparaîtront rapidement, notamment dans les rapports de l’énaction à la sémantique ou à la dimension symbolique du langage et dans les limites posées par le cadre d’analyse ontologique (changement non trivial) soulevé par ce paradigme. Ces différents arguments sont historiquement mis en perspective par l’auteur vis-à-vis des interprétations ou critiques récentes de Peschard, Sebbah et Goddard montrant les choix de Varela pour une voie moyenne, co-constitutive, naturalisante, intégrant l’expérience humaine dans sa totalité contrairement à Heidegger ou Merleau-Ponty et prônant une neurophénoménologie événementielle. Autrement dit, Varela, en immisçant l’énaction au sein des sciences cognitives y inscrit une nouvelle dialectique entre science et philosophie, un véritable dynamisme ontologique. Mais celui-ci peut être biaisé lorsqu’on parle de cognition sans représentation, lorsqu’on aborde les notions saussurienne de signifié et de signifiant et surtout face à la triangularité de la sémiotique de Pierce. Le troisième terme est en effet sous-évalué, voire absent chez Varela qui est un partisan de l’entre-deux confinant à la notion de co-destitution ou d’absence de fondement (sunyata). C’est ce que nous montre Olivier Penelaud, tout en dégageant de nouvelles pistes de recherche qui pourraient répondre aux carences ou points d’interrogation de la théorie « révolutionnaire » de l’énaction. Révolutionnaire au sens où elle fomente et nourrit la dynamique de toutes ces interrogations qui débouchent aujourd’hui sur une autre vision des approches cognitives. Les théories récentes de l’information quantique poursuivant les travaux de l’école de Copenhague (Zeillinger, Bub, Rovelli, Grinbaum) telles que celles qui établissent un formalisme relationnel ou situent le concept d’information en tant que corrélation pourraient répondre aux arguments récursifs des systèmes auto-organisés et réhabiliter l’ontologie relationnelle mise à jour dans la théorie énactive. De même, la prise en compte des systèmes transversaux, transcendantaux et surtout du tiers inclus, clairement perçu mais non implémenté par Varela, ancré par Pierce dès 1879, développé par Lupasco et enrichi par Nicolescu semble très prometteuse dans cette perspective.

LE ROULEAU DE GOLEMAH

Joëlle Dautricourt, graphiste et sculpteur, mène une recherche et une expérimentation approfondie autour de la scripturalité depuis 1979. Dans la continuité des avant-gardes, du livre d’artiste et de la typographie, sa dernière oeuvre de poésie visuelle « Le Livre de l’Écriture Heureuse » met en mouvement les lettres hébraïques en une féerie cabalistique qui sera exposée au Cabinet d’art graphique du Musée d’art et d’histoire du Judaïsme à Paris du 15 avril au 4 juillet 2010. Selon ses propres termes, le Golem comme mythe fondateur de la cybernétique déploie son Rouleau dans Le Livre de l’Écriture Heureuse. Megilah (le rouleau de parchemin) et Golemah (tas informe ou golem au féminin) ont les même quatre lettres en hébreu. L’un est l’anagramme de l’autre. La racine de ces mots (GL) est un mouvement de rotation, d’enroulement. Anne Dambricourt, paléoanthropologue, archéologue consultante auprès du ministère des affaires étrangères et écrivain lui fait ici un bref écho dans une partition à deux voix – artistique et scientifique – cantilant l’avant-dernière page de cette œuvre. L’ensemble veut revisiter le mythe du Golem à la lumière des récentes découvertes en paléontologie humaine.

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