Plastir n°14 – 03/2009

LA DIALECTIQUE DE LA PLASTICITE : UNE ANALYSE LUPASCIENNE

Joseph E. Brenner est docteur en chimie organique de l’Université du Wisconsin et fils du sculpteur américain Michael Brenner (Lithuanie, 1885 – New York, 1969). Il a notamment fait des études post-doctorales à l’institut fédéral de technologie de Zurich et du Massachusetts avant de poursuivre sa carrière internationale au centre Du Pont de Nemours de Genève. Membre de plusieurs sociétés de philosophie, de logique et en sciences (American Association for the Advancement of Science; New York Academy of Sciences; Swiss Society for Logic and the Philosophy of Science), il s’intéressera très tôt à l’oeuvre du logicien Stéphane Lupasco et développera dès 1998 une étroite collaboration avec le physicien Basarab Nicolescu, président du CIRET, afin de faire connaître l’oeuvre de Lupasco dans la langue de Shakespeare, mais également d’étendre ces travaux à différents domaines comme les mathématiques, la logique et l’épistémologie. Il fera notamment deux interventions sur ce sujet : “Logic, art and transdisciplinarity: A new logic for the new reality” abordant le système lupascien et les niveaux de réalité de Nicolescu en les centrant sur une approche transdisciplinaire de l’art technoéthique et « Stephane Lupasco and Florentin Smarandache: Conflicting Logics of Contradiction and an Included Middle » comparant le principe d’opposition dynamique et la logique du tiers inclus de Lupasco à la logique neutrosophique de Florentin Smarandache (2003). Plus récemment, c’est une oeuvre aboutie sur sa propre conception des préceptes lupasciens qui sera publiée sous forme d’un ouvrage « Logic in reality » publié chez Springer Verlag en 2008. Elle développe un système non propositionnel de LIR ou de logiques inscrites dans la réalité. L’axiomatique des LIR formalisée avec élégance par l’auteur permet au néophyte d’aborder les systèmes complexes, l’ontologie et la logique de contradiction avec simplicité et transdisciplinarité. De nombreux exemples l’illustrent en physique, en biologie, en philosophie des sciences et en métaphysique. Sont ainsi abordés les notions d’émergence, de causalité, d’espace-temps, de niveaux de réalité, d’évolution des systèmes vivants ou encore de déterminisme et d’indéterminisme. Dans cet article écrit pour PLASTIR, Joseph Brenner nous fait l’honneur de développer la dialectique de la plasticité telle que la conceptualise M-W Debono et de la mettre en perspective avec l’approche lupascienne et le système de LIR. Son analyse du concept de plasticité est particulièrement relevante dans le sens où, d’une part, elle s’inscrit dans la démarche logicienne de l’auteur qui synthétise les approches transdisciplinaires de la réalité, et d’autre part, elle ne fait appel à aucun esprit d’école. Que dit-elle en substance ? Tout d’abord que l’intégration du principe de plasticité est une nécessité pour qui veut combler les fossés entre science et poésie, entre valeurs logiques et esthétiques ou encore entre les différents langages disciplinaires et sociaux mutuellement hermétiques les uns aux autres. Ensuite, que la plasticité est à la fois une propriété physique et un processus onto-épistémique qui s’exprime à l’interface des phénomènes physiques et cognitifs, engendrant une approche convergente ou congruente des phénomènes plutôt que leur séparation. Cette attitude révèle l’inséparabilité entre sujet et objet, entre science et art et la nécessité qu’ils soient vécus sans schizophrénie. Selon l’auteur, qui compare les systèmes plastiques, transdisciplinaires et de LIR tout au long de l’article, c’est d’un changement de perspective du réel et d’une nouvelle sémantique dont nous avons besoin. Il le montre clairement en décrivant en quoi le développement des « complexes de plasticité » et du principe de co-existence (PCE) ou de co-signification (PCS) présentés par Debono conjoints au principe d’opposition dynamique (POD) découlant de la logique de Lupasco et des LIR de Brenner ainsi que des trois piliers de la transdisciplinarité édictés par Nicolescu peut conduire à une description plus complète de la réalité perçue du monde. On aboutirait ainsi selon Brenner à « une logique de et dans la réalité », plutôt que de rester dans une logique du tout venant ; on verrait manifestement en quoi l’ubiquité de la plasticité ne constitue pas un handicap mais une grande force, celle – je cite l’auteur qui fait un parallèle avec l’approche transdisciplinaire – de se référer « à ce qu’il y a entre, au travers et au-delà des formes individuelles » ; on s’immiscerait enfin, en évitant le piège des métaphores, dans ce que la métaphysique propre de l’univers – sa poétique – veut bien nous dire.

L’EMPREINTE DIGITALE DE L’ÂME

Philippe Quéau est polytechnicien et spécialiste internationalement reconnu des sciences de l’information et de la communication. Il a notamment été directeur de recherche à l’Institut national de l’audiovisuel (INA) pendant une vingtaine d’années où il était responsable du groupe de recherche sur la télévirtualité et a fondé le programme Imagina, rendez-vous mondial de l’image de synthèse. Durant ces années, il réalisera plusieurs séries TV sur les images de synthèse, le premier film français en 3D « Maison Vole » avec André Martin et la première liaison mondiale de télévirtualité par liaison téléphonique avec immersion 3D dans » l’abbaye de Cluny. Il sera alors nommé directeur de la Division de la Société de l’Information à l’UNESCO à Paris, puis à Moscou (2003) et actuellement au Maroc où il dirige le bureau de Rabat couvrant l’ensemble des pays du Maghreb. Parallèlement à ces approches innovantes et extrêmement riches, Philippe Quéau est l’auteur de « Metaxu – Théorie de l’art intermédiaire » et de « Le Virtuel – Vertus et Vertiges », aux éditions Champ Vallon/INA, publiés respectivement en 1989 et en 1993, et plus récemment de « La Planète des esprit. Pour une politique du cyberespace », publié aux éditions Odile Jacob (2000). Ce qui frappe dans ce parcours, c’est la constance et l’innovation permanente qui permettent à l’auteur de transcender en temps réel les progrès technologiques les plus pointus. Mais, loin de se comporter en technocrate ou en égérie de la post-modernité, Philippe Quéau nous fait pénétrer au cœur de l’image, dans ce qu’elle a de plus iconique et de plus révélateur de nous-mêmes, dans ce qu’elle véhicule d’art, d’émotion et de sens. Ainsi, Metaxu explore toutes les facettes de cet art intermédiaire auquel nous participons tous, celui situé à l’interface entre image et langage, entre nature et culture, entre symbole et signification. En dérive les prémisses d’une cyberéthique que l’auteur souhaite développer avec sagesse afin d’éviter certains travers hypertechnologiques. Metaxu à la même racine que métaplasticité, ce n’est ainsi pas le fruit du hasard si cela a conduit l’auteur à nous offrir cet essai dont le titre « L’empreinte digitale de l’âme » emprunté à David Fincher, réalisateur de « L’étrange histoire de Benjamin Button », est déjà tout un programme, celui du « double langage de l’idéologie moderne quant à la vie et à l’art », ainsi que d’une approche nominaliste de la nature des universaux. Nous vous laissons le découvrir avec délectation. [Metaxu, le blog de Philippe Quéau: http://queau.eu/]

DU CONCEPT DE PLASTICITÉ À LA PLASTICITÉ DU CONCEPT

Eric Combet est agrégé de l’Université, docteur en philosophie et professeur de classes préparatoires. Il enseigne l’esthétique à l’École supérieure de Design La Martinière de Lyon et a récemment publié « L’art ou la plasticité de l’esprit » aux éditions Ellipses (2008) qui a reçu le Prix Araxie Torossian 2006, décerné par l’Académie des Sciences Morales et Politiques. Il défend dans ce livre la thèse selon laquelle « l’art est par essence l’activité par laquelle l’homme, au lieu de se fixer en son humanité, traverse son propre esprit et tend vers une forme supérieure de vie » (note de l’éditeur). PLASTIR est ainsi un lieu de prédilection pour cet auteur que nous avons invité à discourir sur l’approche philosophique de la nature contradictoire de la plasticité. Il se plie volontiers à l’exercice en distinguant d’emblée la chose formée (plasma) de l’action formatrice (plastiké) et en nous menant au cœur de la problématique plastique : « à la fois rigidité de la plastification et fluidité du changement de formes » et « irritant plasticage de nos oppositions binaires ». La trame est donc jetée, une sorte de « menace ontologique… sur nos capacités logiques » vite levée par des philosophes comme Dagognet qui voit dans les matières plastiques une catalyse possible ou un lieu de dissolution de nos égocentrismes et de notre subjectivité. Même constat pour les objets techniques de Simondon où la matérialité plastique révèle son hylémorphisme, sa capacité endogène à s’autoengendrer. Ainsi, l’auteur de décrire cette morphogenèse dont l’homme n’est pas l’unique ouvrier : « La matière s’organise, non pas seulement par son fonctionnement mais dans son fonctionnement, et la morphogenèse réelle de l’objet est un frayage du plaste dans la forme conçue par l’homme ». Autre approche philosophique citée, celle de Malabou, qui après avoir si bien décrit la plasticité post hégélienne, nous met en garde contre l’anti-plasticité, autrement dit la flexibilité imposée aux travailleurs par le capitalisme excessif ou dans un tout autre domaine par la maladie neurologique ou, le traumatisme, qui les fait demeurer dans la fixité (la plasticité inexorable de la mort), la composante passive de la plasticité au lieu de mimer la neuroplasticité ou « le plastir neuronal », autrement dit la créativité et le libre-arbitre du cerveau humain. Ce qui amène l’auteur à distinguer la néantisation de « la force plastique chaogonique » des grecs anciens. La plasticité est ainsi décrite comme étant motrice, évolutive et opposée au déclin de l’humanité. A ce point de la description, Eric Combet nous comble en rappelant ce que signifie le verbe plastir que nous avons choisi pour titre de notre revue, « un se former sans sujet formateur » selon Simondon, un processus génésique parfaitement illustré par « l’énergie connective toujours disponible « du cerveau et enfin un principe selon lequel « toute chose est à la fois forme et force, forme en devenir ». Demeurer à la surface disait Nietzsche face à la volonté de puissance du plaste… De même, Cézanne qui s’est ouvert à la plasticité des formes et des couleurs jusqu’à l’épuisement plutôt que de rester prisonnier de « la plasticité immédiate des choses ». Or, comme le soulève Combet, le prix à payer est « un double abandon du soi et de l’objectivation du monde » à la plastification (la mort), voire au plasticage. D’où la nécessité d’une éthique du modeleur que des plasticiens comme Penone ou Didi Huberman ont totalement intégrée. On en vient ainsi à la pensée du sculpteur en train de sculpter et aux plasticiens de l’esprit comme Hegel, Kant, Deleuze ou Bergson que Combet apostrophe « dianouménalement », c’est à dire avec une plasticité de l’esprit dont la nature transversale corrobore pleinement le nouveau paradigme épistémologique de plasticité que nous défendons.

DEUX PIANOS PRÉPARÉS : PREMIÈRE PARTIE – A L’OMBRE : DESIR ET NEUTRALITE

Mariana Thiériot Loisel est coordinatrice de la Faculté de Philosophie du Monastère de Saint Benoît à São Paulo au Brésil. Elle est actuellement en post-doctorat en philosophie de l’éducation à l’Université Laval au Canada sous la direction du professeur Thomas De Koninck. C’est dans cette perspective qu’elle étudie le facteur humain et choisit d’en donner la primeur à Plastir. Trois volets seront abordés dont le premier est présenté dans ce numéro. Le titre de cet article est tiré d’une composition de John Cage « concerto pour piano préparé » qui passe par toutes les saisons et se termine par un autodafé : l’interprète, un compositeur oriental brûle le piano. Le propos de l’auteur dans « deux pianos préparés » est ainsi de montrer que si l’un des pianos brûle ou si il y a une part inévitable de destruction dans la production d’une œuvre, l’autre pourra au moins survive à l’autodafé. Le sujet oscille ainsi du récit à la transposition du concerto de Cage dans le monde de la recherche, du manichéisme, du savoir philosophique, mais aussi de l’homme-machine et de la figuration sociale : une solution, croître ensemble, être intuitifs, à l’écoute de son corps. Mariana Thieriot-Loisel pose la question sans détours: « Quelle vie voulons-nous, la notre ou celle d’un mythe, d’un conte de fées niaiseux, dictée par les médias, qui s’obstine à déformer la teneur nos relations humaines ? » Et sa réponse est obstinément tournée vers l’humain, vers la défense de ses faiblesses et de ses désirs, vers la rédemption du chercheur égaré. Et ces désirs réfrénés, elle les exprime par l’intermédiaire de Rabindranath Tagore ou « du cercle des philosophes disparus » qu’elle interroge: « Quelle est la relation entre désir et maladie ? Désir et neutralité ? » et analyse en profondeur : « De nos jours Socrate serait accusé de pédophilie, Phèdre soigné, drogues à l’appui, pour guérir d’un  » inceste pédagogique  » et éventuellement de son homosexualité. Et pourtant l’histoire se répète et sans cette passion entre deux qui créent, je me demande si la transmission culturelle aurait lieu ? La culture est une vie sur laquelle je suis toujours irrémédiablement en retard précise René Char ». En filigrane, on lira « la connaissance de l’ombre » comme « la reconnaissance de la présence du désir », un désir qui a besoin de sens, de créativité et qui nous permet de traverser toutes les violences.

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