D’où vient la plasticité du langage ? 

Michel DE HEAULME, professeur d’informatique médicale au CHU de la Pitié Salpétrière 28 Juin 1996, Institut de Paléontologie Humaine, Paris.

Michel de Heaulme nous dévoile d’emblée sa stratégie, écartant, pour les besoins de la formalisation, le sens, « ce qu’on veut dire », du concept, c’est à dire « de quoi on parle ». Nous devons obligatoirement passer par des représentations. Or, toute proposition faisant sens est essentiellement fondée sur du non-sens. Elle se développe le plus souvent à contre-courant de la théorie qui l’engendre. D’où la contradiction, et la fréquente confusion entre fondation et fondement.

L’auteur distingue trois niveaux conceptuels:
– 1°) l’atomisme compositionnel, lié à la théorie de la déduction ou le « ce qui se passe », le plus souvent interrogé par la science, et qui bute sur les systèmes de régressions ou la signification per se;
– 2°) la représentation structurelle, décrite par l’émergence de systèmes dont la somme est supérieure aux parties, la présence d’un observateur, et la foison de vocables de type auto-signifiant une ignorance totale de leur provenance;
– 3°) la combinaison de « chaînes de caractères » à la base des systèmes formels tel l’alphabet, où, une fois encore la signification échappe, contrairement aux innombrables tautologies ou régressions, comme dans les approches chomskiennes.

Michel de Heaulme insiste sur le rôle des désignateurs, la rigidité de toute mise en scène théorique ou protocolaire, comparée au langage plastique naturel. Le langage formel relève de l’univocité, tandis que le langage naturel cherche « les blancs ». En effet, soit les outils de base, comme les constantes mathématiques sont fixées; soit il y a régression infinie. Et lorsqu’on cherche l’articulation entre le désignateur et la signification, on entre dans le groupe des plasticiens, dixit l’auteur !

Cependant, plusieurs pièges guettent les « beaux parleurs », dont celui du référentiel, du langage atomique ou transparent, vide de sens, comparés au langage Saussurien « où les mots ont une valeur différentielle, ne prennent leur valeur qu’en présence de tous les autres mots ». Le langage naturel est donc relativiste, et s’oppose aux invariants significatifs du langage atomiste (1).

L’auteur propose donc un « système conceptuel » où le concept n’est pas défini mais réagit à la présence des autres mots, et où le dictionnaire est son propre référentiel. Il développe ainsi un logiciel Saussurien fonctionnant sur un principe dynamique, c’est à dire possédant un parcours interprétatif, des balises et une interactivité opérationnelle. Cette approche se distingue des formalisations empiriques et du langage de spécification. « Le langage naturel n’est pas fait pour raisonner, mais d’abord pour dire », affirme Michel de Heaulme. Et il ne s’agit pas d’une théorie de l’esprit, mais bien d’une pensée non linéaire, dont la plasticité originelle converge ou coexiste avec les lois de la nature. Se distinguent ainsi les constantes métaphysiques de l’être univoque, des capacités métaphoriques ou analogiques du mot équivoque d’Aristote.

De très nombreuses questions ont suivi ce brillant exposé. Sans pouvoir entrer dans les détails, citons quelques réactions ou questions: Le professeur Laplane interroge l’auteur sur les convergences possibles entre ces concepts et une pensée sans langage, en faisant allusion aux sourds-muets ou aux aphasiques. Existe-t-il des processus logiques inconscients ? Eric Bois émet quelques objections quant à la nature de l’objet mathématique. L’algorithme préexiste-t-il au calcul ? La physique s’origine sur des principes mathématiques coexistant avec la « légalité » de la nature. Alors peut-on affirmer qu’ils ne sont qu’un outil ?

Michel de Heaulme répond en citant la différence entre Galilée, pour qui le livre de la nature s’appuie exclusivement sur la mathématique, et Aristote qui n’exclue pas la voie esthétique, utilisant le terme notamment… en place d’exclusivement. Marc-Williams Debono abonde dans le sens de la validité métaphorique des mots “ verticaux ”, et conclut sur deux notions: celle, directement rattachée, de moèmes en tant qu’entre-deux-mots et interfaces aux schèmes globaux (2), et celle d’art en tant que liberté d’indifférence ou faux absolu, en référence à l’épistémologue Stéphane Lupasco (3).

(1): L’auteur rappelle à ce propos qu’on ne peut bouger ces invariants ou la signification elle-même pendant un calcul.
(2): M.-W Debono « L’Ere des Plasticiens », Ed. M. Aubin, 1996.
(3): S. Lupasco: « L’homme et ses trois éthiques », Ed. du Rocher: 1986

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