Plastir n°21 – 12/2010

RESTAURER LES SOLIDARITÉS ENTRE TOUS LES PHÉNOMÈNES : INTELLIGENCE DE LA COMPLEXITÉ

Mioara Mugur-Schächter est professeur de physique théorique à l’Université de Reims et a dirigé le laboratoire de mécanique quantique et structures de l’information jusqu’en 1997. Elle est également épistémologue présidant le CeSEF (Centre pour la synthèse d’une épistémologie formalisée) depuis 1993 – dont un manifeste a été publié chez Gallimard (revue Le Débat) et dans un ouvrage collectif – et l’association adMCR fondée en 2009 – dont l’un des objectifs est le développement d’une systémique relativisée ou d’une méthode de conceptualisation relativisée (MCR) -. Originaire de Bucarest où elle a invalidé dès les années soixante le théorème de Von Neumann (thèse de doctorat dirigée par L. de Broglie et publiée chez Gauthier Villars en 1964), puis de Wigner, elle élaborera plusieurs théories sur la logique quantique ou unissant théorie des probabilités et approche informationnelle au sens de Shannon. En 1982, et depuis de façon incessante, elle mettra au point l’approche MCR constituant une épistémologie formalisée fondamentalement plastique et transdisciplinaire puisqu’elle consiste à élaborer un pont entre la physique théorique et les approches cognitives, psychosociales, neurobiologiques ou informatiques visant à comprendre nos modes de production des connaissances, des techniques et des artéfacts. Ces disciplines étant toutes traversées par l’objectif final de l’auteur qui est d’aller vers une unification de la pensée humaine rationnelle et des processus de conceptualisation. Et elle propose pour cela une approche résolument méthodologique, je cite : « Je pense que cela crève désormais les yeux que lorsqu’on jongle à la fois avec des petitesses et des gigantismes des dimensions d’espace-temps dont on ne perçoit pas les bornes et avec des degrés d’abstraction ou de précision matérielle dont la frontière n’apparaît plus, et lorsque les réalisations techniques suivent de si près les constructions théoriques desquelles elles proviennent, des considérations fondées exclusivement sur tel ou tel aspect particulier[…], type d’outils et traitements mathématiques […], nature des entités impliquées […] ne peuvent même pas suffire pour des unifications locales si l’on désire qu’elles ne soient pas superficielles. Seule une méthode de conceptualisation générale et appliquée communément, peut viser à organiser la pensée humaine d’une manière qui conduise à une unification qui soit universelle et profonde nonobstant la variété illimitée que nos interactions cognitives avec du « réel » induisent irrépressiblement dans nos représentations d' »entités réelles », et sans nullement violer cette variété. » On décèle là toute la plasticité de l’approche touchant autant à la sémantique de l’information, à la complexité qu’au tissage des connaissances. Parmi ses publications, citons les ouvrages : Etude du caractère complet de la mécanique quantique, Gauthier Villars 1964; Quantum Mechanics versus a Method of Relativized Conceptualization, in Quantum Mechanics, Mathematics, Cognition and Action, Proposals for a Formalized Epistemology, M. Mugur-Schächter and A. Van Der Merwe eds., Kluwer Academic, 2002. Sur le tissage des connaissances, Hermès Science Publishing – Lavoisier, 2006. L’infra-mécanique quantique, Dianoïa-Puf, 2009. Dans cet article, Mioara Mugur-Schächter s’attaque au « mythe » probabiliste énoncé par Kolmogorov, à sa syntaxe, en montrant et en résolvant son aporie (non effectivité de l’applicabilité du théorème des grands nombres, arguments circulaires), mais plus encore en la comparant à l’efficacité de la syntaxe de la mécanique quantique lorsqu’elle permet de faire des prévisions probabilistes. En dérive le fait que les probabilités quantiques ont une nature différente des probabilités de Kolmogorov et que cette différence réside dans l’empreinte cognitive de « l’observateur-concepteur » qui construit des connaissances sur des microétats par nature distincts du macroscopique; construction active et délibérée, réalisée selon un ordre et des niveaux précis, une infra-mécanique quantique dont la méthode MCR permet d’éluder le formalisme. L’auteur en indique clairement les conséquences : « Toute ‘situation probabiliste’ concrète donnée est un ARTEFACT prévisionnel qu’on est obligé de construire à partir d’une situation naturelle, et cela n’est possible que si l’on se soumet aux contraintes comportées par les conditions cognitives que la situation naturelle impliquée impose à un homme, et par le but de prévoir. Tant d’années je me suis efforcée de ‘constater’, de ‘découvrir’, comment les probabilités quantiques « sont », quand il aurait fallu rechercher comment on les fabrique. Et pendant bientôt 20 ans j’ai peiné à comprendre quelle signification possède l’affirmation qu’il « existe » une loi factuelle de probabilité pour tel ou tel ensemble d’événements, et comment l’identifier, quand une telle loi ne préexiste jamais, qu’il faut en créer les conditions de possibilité et ensuite chercher quelle loi s’est constituée ainsi LOCALEMENT, dans le domaine d’espace-temps où ces conditions créées sont réalisées ». Cela a des conséquences à la fois sur Homo faber, Homo complexus et Homo sapiens.

DIALOGUE SUR L’OBLIGATION MORALE DE SOUSCRIRE À DES OBLIGATIONS MORALES

Pierre-marie Pouget est licencié ès théologie, ès lettres, docteur en philosophie de l’université de Fribourg et postgradué en psychopathologie clinique. Il a enseigné la philosophie au collège puis à la faculté de l’abbaye de Saint-Maurice jusqu’en 1976 où il quittera sa prêtrise engagée en 1968. Depuis 2005, il est président de l’Association Ferdinand Gonseth et de l’Institut de la Méthode où il effectue un important travail de recherche sur Gonseth dans le domaine de l’éthique et la philosophie. Membres des associations Vaudoise et Valaisanne d’écrivains, collaborateur régulier du « Contrepointphilosophique » et d’autres revues de réflexion, l’auteur a publié de nombreux essais, romans, nouvelles et livres de poésie dont Heidegger ou le retour à la voix silencieuse, L’Age d’Homme (1975), Pour un nouvel état d’esprit philosophique d’après l’œuvre de Ferdinand Gonseth, L’aire (1994), Les niveaux du fait (2006), Notules (2006), Penser sans dogmes (2009), L’ascension intérieure (2010) aux éditions du Madrier. Les lecteurs de PLASTIR trouveront tous les détails sur le site de Pierre-Marie Pouget. Dans cet article réalisé pour notre revue, l’auteur s’attache par une démarche intelligente et directe – la mise en place d’un dialogue subtil entre K & P – à nous faire prendre conscience de la validité philosophique de la morale, sous l’égide de Ferdinand Gonseth. Y sont abordés des sujets aussi vastes que le réductionnisme en science, la question de la liberté, de la validité et de l’exigence de la moralité : « La morale est-elle arbitraire ? [..] Y a t il une « pluralité contradictoire de la morale ? [..] Pouvons-nous faire l’économie de la morale ? » De nombreuses pistes de recherche sont ouvertes tout au long de ce dialogue. Ainsi, sur celui d’une certaine science : « […] il me semble impossible d’espérer pouvoir défendre la morale contre les arguments des scientifiques qui basculent dans l’idéologie, avec tout le poids de leur autorité orchestrée par les médias. »; sur l’arbitraire de la morale : « Toutes ne peuvent pas être vraies. Toutes peuvent être fausses. Une seule pourrait être vraie, mais je ne dispose d’aucun critère qui me la désigne. Où donc est le devoir ? ». J’en arrive ainsi à l’affirmation de Jacques Monod : « pas plus que notre destin, notre devoir n’est écrit nulle part »; sur sa validité : « L’existence de la morale ne fait pas problème, mais le fait qu’il y en existe trop, le fait de leur pluralité contradictoire ». P-M Pouget s’applique également à décrire des méthodologies d’étude, avec de nombreux exemples comme l’axiomatique qui ne s’impose pas per se mais est amenée au profane : « Les géométries non-euclidiennes ne sont pas moins logiques que la géométrie euclidienne ». D’où la nécessité de distinguer, non pas une, mais des formes de rationalité que ce sont attachés à décrire des épistémologues comme Gonseth à propos de la subjectivité de la couleur ou Bachelard dans Le Nouvel esprit scientifique avec une grande acuité. « Le sujet est structuré, grâce à quoi il lui est possible de déployer l’horizon humain du rationnel », dixit l’auteur. Une méthode mixte est avancée par Gonseth qui relève le rôle dialogique intimité-altérité et ses conséquences en terme de complémentarité, d’ouverture au tiers. « Ces potentialités sensorielles, visuelles ou autres, Gonseth les appelle des essences. Il existe aussi des essences comme celles qui s’actualisent dans la géométrie et dans les mathématiques en général, que Gonseth nomme relationnelles. Par exemple, la verticale est une essence relationnelle. Elle n’existe pas dans les poteaux dressés ou dans les sapins. Mais nous ne sommes pas seulement un être au monde. Nous sommes également un être avec autrui. Il existe des essences morales, comme le bien et le mal, le licite et l’illicite, le permis et le défendu. », mais aussi de moralité. Ces essences relationnelles et morales nous conduisent à l’incomplétude et révèlent la pluralité contradictoire de la morale sociétale comme individuelle. « Et si elle est contradictoire, elle ne contredit pas l’exigence de moralité, de faire le bien et d’éviter le mal. La contradiction se produit au niveau des réponses à cette exigence, lesquelles s’expliquent par la participation de la genèse des essences morales à celle des structures de la société où elles s’actualisent. Le fait de la pluralité contradictoire de la morale n’entraîne donc pas que toute morale soit arbitraire », dit l’auteur qui conclue que toute morale n’est donc pas forcément arbitraire et que l’exigence de la moralité n’est pas contredite par cette pluralité. D’où le fait qu’il faille s’interroger non pas sur les actes d’un tiers mais sur leur moralité – notion d’évaluation normative continue -. D’où la preuve d’une efficience de la morale. D’où enfin cette notion précieuse de moment éthique introduite par Gonseth qui nous responsabilise envers autrui et nous-mêmes, qui nous pousse à épouser cette conscience morale sans laquelle ce serait l’anarchie, l’asociabilité et la violence généralisée.

LE PONT D’UN INGÉNIEUR ENTRE L’ART ET LA SCIENCE

Jacques Honvault est photographe et ingénieur arts et métiers. Nous ne nous étendrons pas sur son parcours car il est au cœur même de l’essai autobiographique qu’il nous livre. Un essai illustrant avec méthode et ouverture comment il a franchi ce pont naturel entre art et science que d’aucuns dénigrent. Un pont non pas purement théorique, mais vécu, répondant à la vocation plastique de l’humain que nous défendons ardemment. L’auteur nous immerge ainsi peu à peu dans cette métamorphose. Dans un premier temps avec la méthodologie de l’ingénieur, la réalité sociétale d’un métiers lié à l’automobile, puis en abordant concrètement l’épistémologie de l’ingénierie, l’épistémologie des sciences, son impact sur la croyance et l’imaginaire du chercheur. Et comment s’y prend-t-il ? A la fois en posant des hypothèses, en donnant des exemples concrets et des arguments de réflexion au lecteur, qu’il s’agisse des nombres complexes, de la systémique, de la gravitation ou plus généralement de la place de la recherche scientifique dans les arts et inversement. « Un esprit faiblement imaginatif ne découvrira que des faits mineurs en continuité avec l’existant alors qu’un esprit plus ouvert pourra potentiellement découvrir une réalité majeure » nous dit-il ainsi, afin de montrer la part de l’imaginaire dans les deux approches, leur différences et leurs similitudes, leurs écueils communs, ou encore « Que penser d’un homme qui passe sa vie à la recherche de la lumière dans le noir ? », phrase pouvant s’adresser aussi bien au physicien quantique qu’à la peinture contemporaine. Enfin, à propos de Bachelard « Il pensait que l’imagination était une déformation du réel, cette perception permettant de dépasser la réalité telle qu’elle est pour la conceptualiser ». Cependant, Jacques Honvault ne se contente pas de disserter, il photographie « l’ouverture d’esprit », la croyance, les idées ou le consumérisme dans leur expression la plus dynamique. Un regard mêlant la science à l’art, le sien et celui de l’ingénieur-poète Olivier Forti qui écrit avec acuité et sensibilité sur ces magnifiques photos, leur donne un double regard. Vision transdisciplinaire de ce monde traversé par la sémantique de l’œuvre d’art et son pendant littéraire, plastique. Démarche pleinement consciente de l’auteur qui se reconnaît dans la réunification engendrée par la transdisciplinarité, par cette nouvelle réalité non dénigrante, mais entière, respectant l’homme, le créateur, le message, et non pas un titre, un diplôme ou un attribut social. Il résume les choses ainsi à ce propos : « Le fait de faire des parallèles entre un univers source et un univers d’étude très différent permet de contourner les barrières de l’univers source ». Suivons le sur cette voie ! Les approches transversales sont bien les seules à même de dénouer le mal-être de celui qui se situe à la lisière, ose franchir le seuil, veut faire tomber les barrières. Et il nous le montre au travers des œuvres qu’il a exposé pendant trois mois au Palais de la Découverte dans le courant de l’année et à l’interprétation qu’il en donne. Ainsi, Ma cicatrice ou Puberté réalisées en 2007 et L’humanité, réalisée en 2010, qui pose des questions de société quant à l’écologie ou à la résistance au manichéisme. Son propre logo y est interprété dans cet esprit. Jacques Honvault conclura sur le saut transdisciplinaire qu’il a réalisé de la science à l’art et sur l’ouverture d’esprit que cela a causé en lui. Nous en sommes les témoins convaincus et reconnaissants.

A PROPOS DU DERNIER ROMAN DE HOUELLEBECQ : LA CARTE ET LE TERRITOIRE

Claude Berniolles est diplômé en droit et droit Comparé. Il est également poète et féru de littérature et de philosophie, s’intéressant notamment à Bonnefoy et Wittgenstein (PLASTIR n°20). Il nous livre ici une critique littéraire du dernier ouvrage de Houellebecq, « La carte et le territoire », nous inscrivant dans les feux de l’actualité du Goncourt 2010. La première partie de la critique présente le romancier sous les traits d’un toréador, qui à l’instar des frasques du « taureau ailé Quesero » préfère l’esquive, devient célèbre en développant une sorte de tauromachie de salon. La seconde partie de l’article, beaucoup plus fournie, s’intéresse à l’œuvre, au comique des personnages. Et pour l’auteur, qui le compare à Robbe-Grillet, c’est le regard singulier de l’écrivain, de l’auteur-narrateur Houellebecq sur le monde qui détermine son système de pensée et d’écriture. Un système qui crée des espaces de lecture dynamiques entraînant le lecteur dans une histoire, à lire La carte et le territoire comme un véritable polar, explorant les différentes parties du roman, leurs imbrications sur les traces du héros Jed Martin. On entre ensuite dans le tableau « Damien Hirst et Jeff Koons se partageant le marché de l’art » qui initie et traverse tout le roman, montre les deux facettes de Jed Martin, le photographe et le peintre de « Bill gates et Steve Jobs s’entretenant du futur de l’informatique » ou de « Michel Houellebecq, écrivain », tableau peint lors d’une rencontre entre les deux célèbres artistes… Jed Martin porte à chaque fois un regard d’ethnologue et d’encyclopédiste sur cette autofiction. Suivent ensuite tout le comique des situations mises en scène par le romancier au rang desquelles interviennent Beigbeider ou Marylin, l’attachée de presse du groupe Michelin, puis le scoop lié à la fusion entre Jed et Houellebecq. Ainsi, un extrait de leurs loufoqueries : « […] j’ai essayé d’écrire un poème sur les oiseaux … Finalement, j’ai écrit sur mon chien. C’était l’année des P, j’ai appelé mon chien Platon, et j’ai réussi mon poème ; c’est un des meilleurs poèmes jamais écrits sur la philosophie de Platon – et probablement aussi sur les chiens. […] ». L’épilogue du roman nous plonge dans la solitude de Jed l’artiste, dans l’univers du peintre-vidéaste gagnant peu à peu une sorte d’état végétal, voire végétatif.

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