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Revue
Transdisciplinaire de Plasticité Humaine
Numéro 25
Forme
fluens : notes sur la plasticité
et la complexité des systèmes vivants
Luciano Boi est mathématicien, philosophe et
épistémologue. Il enseigne au Centre d’Analyse et de Mathématique Sociales de
l’EHESS et a été professeur invité dans de nombreuses
universités européennes et américaines, mais c’est avant tout un chercheur
transdisciplinaire ou plus précisément un topologue
au sens de découvreur de lieux, de bifurcations ontologiques que donnait René
Thom en référence à Aristote. Il suffit pour en juger de traverser ses domaines
de prédilection : interactions géométrie-physique
- de la relativité générale à la théorie des Supercordes-,
interface topologie-biologie - repliement de l'ADN,
organisation spatiale du chromosome -, phénoménologie et géométrie de la
perception spatiale, épistémologie, intersection mathématiques-arts.
Il est également l’auteur ou le co-auteur de nombreux ouvrages sur des thèmes
croisés entre mathématiques, biologie et philosophie, sur l’histoire des
sciences et sur l’intelligibilité de l’espace et la philosophie de la nature
(Peter Lang, 1995, 2000,2006). Son dernier ouvrage, « Morphologie de l’invisible » (Pulim,
2011) traite de la morphogenèse, des transformations et des singularités sur le
plan topologique, biophysique et sémiotique. Luciano Boi nous fait l’honneur d’aborder le rôle majeur joué par
la plasticité du vivant et son
articulation naturelle à la complexité dans PLASTIR. Un tel rôle
gagnerait à être reconnu comme tel, comme nous ne cessons de le clamer à PSA à
la fois sur le plan conceptuel (PLASTIR n°18), c'est-à-dire non pas
comme une énième propriété systémique, mais bien comme un principe dynamique
actif et opérationnel autant à l’échelle du vivant – formation et évolution des
formes et fonctions - que des autres systèmes de codes en interaction, que sur
le plan transdisciplinaire (PLASTIR n°8, n°11, n°22). Luciano
Boi définit en substance la plasticité « comme une tension dynamique entre
vulnérabilité et robustesse », une « […] dynamique entre vulnérabilité et
robustesse qu’attestent précisément les expressions scientifiques de la
plasticité et de la complexité, pourrait bien constituer l’un des maillons
essentiels d’une lecture scientifique, philosophique et culturelle renouvelée
du vivant. Dynamique s’exprimant […]
dans la «liberté» que la forme semble avoir par rapport à elle-même,
c’est-à-dire dans sa capacité d’acquérir de nouvelles qualités et de nouveaux
comportements». « La plasticité,
qui est un riche et étrange nœud conceptuel est l’un des grands secrets de la
nature qui, bien que difficile à cerner, agit toujours en multipliant les
effets et en suscitant de nouvelles propensions. En plus de son caractère
ubiquiste, elle permet que de profondes relations se tissent entre les sciences
de la nature et d’autres disciplines, relevant le plus souvent des sciences
humaines. Des disciplines qui décrivent elles aussi la vie ou l’humain en
termes de tensions dynamiques entre achèvement et inachèvement, détermination
et indétermination, finalité et contingence, individualité et collectivité.
Loin d’être isolées dans leurs champs spécifiques, les recherches en
psychologie, philosophie, anthropologie, ou encore en sociologie, se trouvent
aujourd’hui en étonnante résonance avec les travaux de pointe en biologie. La
plasticité, couplée à la complexité, représente un champ synthétique et
transversal du savoir en train de se constituer. L’étude de ce champ nécessite
une approche pluridisciplinaire, de nouveaux outils conceptuels et de nouvelles
pratiques scientifiques. ». Peut-on mieux conclure, si ce n’est
affirmer que Luciano Boi est sans aucun doute l’un de ceux qui
pourront le mieux modéliser, à la fois sur le plan topologique & de la
théorie géométrique des systèmes dynamiques, la plasticité du vivant et montrer
la vocation à la fois multiscalaire et profondément
cohérente de l’ensemble des systèmes métaplastiques.
Philippe Quéau est polytechnicien, ingénieur de L’ENS des télécommunications.
Il a été directeur de l’INA de 1977 à
1996 où il a mené des recherches de pointe sur les images de synthèse -
fondation du forum IMAGINA - et a été un précurseur en créant
le premier réseau web français (Mediaport) en 1994.
Il a ensuite dirigé la division de la Société de l’Information à l’UNESCO, puis
a été nommé représentant à Moscou (2003) et actuellement au Maroc où il
coordonne l’ensemble des pays du Maghreb. Mais, Philippe Quéau
ne se contente pas de forger un terrain à l’innovation technologique, c’est un
acteur de la dialectique qu’il prône, comme on l’a montré dans PLASTIR n°14 avec « L’empreinte digitale de l’âme ». De fait, outre la création de Maison
Vole et sa diffusion en télé virtualité 3D à Cluny, Philippe Quéau est l’auteur de plusieurs ouvrages collectifs
sur l’esthétique, le monde virtuel (Le Virtuel - Vertus et Vertiges, Champ Vallon, 1993, La Planète des esprits,
Pour une politique du cyberespace, Odile Jacob, 2000), l’éthique, les
rapports art & science, mais surtout celui des Metaxu
- « Metaxu - Théorie de l’art intermédiaire » (Champ Vallon, 1989) - qui répond au plus près à la
quête originelle de ce mot grec signifiant « intermédiaire »
qu’affectionnait Platon, et à l’ambition de Quéau
d’une pensée médiatrice entre la matière et la forme, visant à déterminer,
croquer, épouser la forme et le fond, montrer par le symbole et l’art premier
où se situe « le point d’accroche » d’une humanité, sinon en
perdition, à l’évidence en perte de repères humains. C’est ainsi qu’en grande
connivence conceptuelle avec le concept de plasticité, il dérive subtilement et
pour notre plus grand bonheur ces « myriades
d’êtres « intermédiaires », faisant et défaisant sans cesse le monde
par leurs médiations ou leurs transformations » à l’ère du numérique.
L’art intermédiaire des metaxu nous envoûte, nous distingue en même temps
qu’il nous confond, nous pousse à naître de l’entre-deux. Il dilue les
réticences, prouve par l’imaginal et le non dit tout ce qui peut émerger de la
part de divinité qui nous incombe, de la multiplicité et d’un infime changement
des formes, de l’activité auto-catalytique du cerveau
sur le devenir de l’homme, des variations (Le
voilà), fusions - « Comment
fondre sans confondre ? »- (Ilots,
Eaux et Collines), déformations (Rotules),
changements (Côte d’Adam) altérations
et enfin des médiations (Mousses,
l’Ange et l’huître): « Les êtres
intermédiaires sont en nombre infini. Mais on a déjà signalé qu’on pouvait
distinguer deux grandes classes dans cette profusion : les messagers, qui relient, et les hybrides, qui mélangent. Ce sont les
deux pôles d’une dialectique du même et de l’autre, de la liaison et de la
fusion. L’être intermédiaire peut être un messager parce qu’il a une nature
hybride, et qu’il possède des éléments de plusieurs natures. Réciproquement, il
a le privilège de ces diverses natures, parce qu’il a su les conjoindre et les
relier, de façon pérenne. Chez l’intermédiaire, il y a du même dans l’autre et
de l’autre dans le même », dixit l’auteur qui précise que « ce principe, très taoïste, est aussi une
conséquence du langage, de ses insuffisances et de la manière dont il s’applique
au monde. Les mots doivent rassembler sous la même bannière des réalités
distinctes, ils sont par là portés à les rapprocher et à les hybrider en les
subsumant sous le même signifiant ». Oui, la métamorphose est en
marche, et c’est l’art de Quéau, intense, lumineux,
chirurgical, qui fait naître ces êtres intermédiaires et les portent à notre
subconscience.
Air
de famille de Wittgenstein avec Tchouang-Tseu - sur une idée de Soun-Gui Kim -
Claude Berniolles est poète et philosophe. Diplômé en droit, il a suivi avec
assiduité les cours et séminaires du Collège de France d’Yves Bonnefoy et de
Jacques Bouveresse, en retirant des
enseignements qu’il distille dans son travail de recherche littéraire et dans
notre revue depuis 2010. Il nous offre dans ce vingt
cinquième numéro, le troisième volet de ses réflexions consacrées à
Wittgenstein, les deux premiers : Wittgenstein et les bosses de la
philosophie et Wittgenstein, le devoir de génie par Ray Monk, ayant été publiés
dans PLASTIR n°20 & n°23, respectivement. L’originalité et
l’éclectisme de son approche le pousse cette fois à explorer le parallélisme où
les airs de famille entre la philosophie Occidentale de Wittgenstein et la pensée Orientale de Tchouang-tseu, et
ce, au travers d’une de ses lectures de l’écrivaine Coréenne, Soun-Gui Kim. Dans la seconde
philosophie de Wittgenstein, la notion d’air
de famille est quasi conceptuelle, s’attachant aux ressemblances et donc
aux divergences ou plutôt aux indéterminations. Claude Berniolles
analyse finement ces rapports et leurs analogies au sein des deux philosophies.
Plus encore, il s’attache à les décrypter au plan de la représentation du
langage et des différentes formes qu’il peut revêtir sur le plan ludique,
philosophique, cosmologique, symbolique et de l’expérience humaine. Ainsi en
sera-t-il du principe taoïste du Wu-wei ou du Non agir, des différents arts, de la
métaphysique et de l’éthique enfin « représentées » dans les œuvres
de Wittgenstein et de Tchouang-tseu. L’auteur s’appuie sur les dires ou les
calligrammes de Soun-Gui Kim
qui dans Montagne c’est la mer argue
du « [...] fondement de la règle de
l’Unique Trait de Pinceau [qui] réside dans l’absence de règles qui engendre la
Règle ; et la Règle ainsi
obtenue embrasse la multiplicité des règles » à propos de de Shi-tao.
« Comparaison sublime qui nous renvoie à « la règle » de
Wittgenstein là où on ne l’attendrait pas ; « la règle n’a ni un fondement, ni une explication : elle est là »,
dit Wittgenstein, « c’est ainsi que
nous faisons », dixit l’auteur. Autre analogie utilisée, en s’appuyant
sur les travaux de Jean François Billeter, celle
entre l’esthétique occidentale et l’esthétique chinoise à propos de la musique
en tant qu’art premier chinois, « [..] art compris comme un « geste » dont le mouvement intérieur qui
précède le movimentum intus
chez le musicien, se confond avec l’exécution proprement dite du morceau qui va
être joué. ». L’analyse d’air de
famille se poursuit sur la plan éthique et métaphysique, « [..] montré explicitement à la dernière page de Montagne c’est la
mer : « Tchouang-tseu et
Wittgenstein : La même recherche
de la simplicité et du bonheur. », corrélé au « langage ordinaire » et au
« pas de côté » de Wittgenstein. Claude Berniolles
finira sur les notions de bonheur, chère aux deux philosophes, d’éthique et
d’esthétique, appelant une réponse hors du monde pour Wittgenstein, et enfin de
« Suprême simplicité » frôlant
la transcendance selon Shi-Tao.
Imaginaire
géographique et allégorie de la mort dans trois Voyages Extraordinaires de Jules Verne
Lionel Dupuy,
géographe, est professeur d’Histoire-Géographie et de
Français dans le Secondaire et chercheur associé au laboratoire SET (Société, Environnement,
Territoire –UMR 5603 CNRS) à l’Université de Pau et des Pays de l’Adour . Il a écrit
plusieurs ouvrages sur l'oeuvre de Jules Verne à La Clef D’argent (Itinéraire d’un voyage initiatique,
2002, Jules verne, L’homme et la terre,
2006, Drôle de Jules Verne, 2008), développant
notamment durant son travail de doctorant les aspects liés à l’inter- et d’intra-sémioticité, à la temporalité, au mythe de l’Eldorado
et plus généralement au merveilleux et à l’imaginaire géographique dans l’œuvre
de Jules Verne. Ce travail a fait l’objet de plusieurs publications dans PLASTIR n°6, 8,10 12. Il nous présente ici les aspects
transdisciplinaires croisant littérature, imaginaire, géographie et sémiotique
qu’il a décelé au sein de trois Voyages
Extraordinaires de jules Verne. Six illustrations choisies au sein de
l’œuvre vernienne nous montrent clairement le rôle
puissant de l’iconicité et de l’imaginaire géographique dans le récit du grand
romancier. Comme le soulève l’auteur, chaque image est stratégiquement
positionnée, se réfère à la représentation d’un espace géographique précis et
évocateur, à la transmission d’un savoir et d’une histoire. C’est le cas des
pôles où la glace et la banquise nous projette dans des territoires vierges et
inconnus, dans un monde à explorer, ou encore des Carpathes,
en Transylvanie. C’est le cas hautement symbolique du Sphinx qui nous projette
dans l’antiquité et la mythologie Egyptienne, posant ouvertement la question de
la nature de l’au-delà. Dans ces deux cas, le roman ne se contente pas de
décrire, d’imager, mais ouvre aux questions métaphysiques, à l’image romanesque
de l’espace-temps, à l’allégorie de la mort : qu’y a-t- il aux
pôles ? qu’y a-t-il après la mort ? Comme le
soulève Lionel Dupuy : « L’imaginaire
géographique est toujours associé à une allégorie de la mort […] Connaître l’espace, dire la géographie de ces
territoires étranges, éloignés, inattendus, c’est être capable de se frayer un
chemin dépourvu de repères, de balises, c’est être capable d’aller au-delà de
certaines limites présentées comme a
priori infranchissables. Et
dans les romans de Jules Verne, les illustrations participent aussi activement
de cette mise en scène d’un imaginaire géographique propre à ce siècle
d’explorations et de découvertes nouvelles. » Site
sur Jules Verne animé par Lionel Dupuy
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