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Revue
Transdisciplinaire de Plasticité Humaine
Numéro 21
Restaurer
les solidarités entre tous les phénomènes : intelligence de la
complexité
Mioara Mugur-Schächter
est professeur de
physique théorique à l’Université de Reims et a dirigé le laboratoire de
mécanique quantique et structures de l’information jusqu’en 1997. Elle est
également épistémologue présidant le CeSEF (Centre pour la synthèse d’une épistémologie formalisée) depuis
1993 - dont un manifeste a été publié chez Gallimard (revue Le Débat) et dans
un ouvrage collectif - et l’association adMCR fondée
en 2009 - dont l’un des objectifs est le
développement d’une systémique relativisée ou d’une méthode de
conceptualisation relativisée (MCR) -. Originaire de Bucarest où elle a
invalidé dès les années soixante le théorème de Von Neumann (thèse de doctorat
dirigée par L. de Broglie et publiée chez Gauthier Villars en 1964), puis de
Wigner, elle élaborera plusieurs théories sur la logique quantique ou unissant
théorie des probabilités et approche informationnelle au sens de Shannon. En
1982, et depuis de façon incessante, elle mettra au point l’approche MCR
constituant une épistémologie formalisée fondamentalement plastique et
transdisciplinaire puisqu’elle consiste à élaborer un pont entre la physique
théorique et les approches cognitives, psychosociales, neurobiologiques ou
informatiques visant à comprendre nos modes de production des connaissances,
des techniques et des artéfacts. Ces disciplines étant toutes traversées par
l’objectif final de l’auteur qui est d’aller vers une unification de la pensée
humaine rationnelle et des processus de conceptualisation. Et elle propose pour
cela une approche résolument méthodologique, je cite : « Je
pense que cela crève désormais les yeux que lorsqu'on jongle à la fois avec des
petitesses et des gigantismes des dimensions d'espace-temps dont on ne perçoit
pas les bornes et avec des degrés d'abstraction ou de précision matérielle dont
la frontière n'apparaît plus, et lorsque les réalisations techniques suivent de
si près les constructions théoriques desquelles elles proviennent, des
considérations fondées exclusivement sur tel ou tel aspect particulier[…], type
d'outils et traitements mathématiques […], nature des entités impliquées […] ne
peuvent même pas suffire pour des unifications locales si l'on désire qu'elles ne soient pas
superficielles. Seule une méthode de conceptualisation générale et appliquée
communément, peut viser à organiser la pensée humaine d'une manière qui
conduise à une unification qui soit universelle et profonde nonobstant la
variété illimitée que nos interactions cognitives avec du
"réel" induisent irrépressiblement dans nos représentations
d'"entités réelles", et sans nullement violer cette variété. » On décèle
là toute la plasticité de l’approche touchant autant à la sémantique de
l’information, à la complexité qu’au tissage des connaissances. Parmi ses
publications, citons les ouvrages : Etude du caractère complet de la mécanique quantique, Gauthier
Villars 1964; Quantum Mechanics versus a Method
of Relativized Conceptualization,
in Quantum Mechanics, Mathematics,
Cognition and Action, Proposals
for a Formalized Epistemology, M. Mugur-Schächter and A. Van Der Merwe eds., Kluwer
Academic, 2002. Sur le tissage des
connaissances, Hermès Science Publishing – Lavoisier, 2006. L’infra-mécanique
quantique, Dianoïa-Puf,
2009. Dans cet article, Mioara Mugur-Schächter
s’attaque au « mythe » probabiliste énoncé par Kolmogorov, à sa
syntaxe, en montrant et en résolvant son aporie (non effectivité de
l’applicabilité du théorème des grands nombres, arguments circulaires), mais
plus encore en la comparant à l’efficacité de la syntaxe de la mécanique
quantique lorsqu’elle permet de faire des prévisions probabilistes. En dérive
le fait que les probabilités quantiques ont une nature différente des
probabilités de Kolmogorov et que cette différence réside dans l’empreinte
cognitive de « l’observateur-concepteur »
qui construit des connaissances sur des microétats
par nature distincts du macroscopique; construction active et délibérée,
réalisée selon un ordre et des niveaux précis, une infra-mécanique
quantique dont la méthode MCR permet d’éluder le formalisme. L’auteur en
indique clairement les conséquences : « Toute ‘situation probabiliste’ concrète
donnée est un ARTEFACT prévisionnel qu’on est obligé de construire à partir
d’une situation naturelle, et cela n’est possible que si l’on se soumet aux
contraintes comportées par les conditions cognitives que la situation naturelle
impliquée impose à un homme, et par le but de prévoir. Tant
d’années je me suis efforcée de ‘constater’, de ‘découvrir’, comment les
probabilités quantiques "sont", quand il aurait fallu
rechercher comment on les fabrique. Et pendant
bientôt 20 ans j’ai peiné à comprendre quelle signification possède
l’affirmation qu’il "existe" une loi factuelle de probabilité pour
tel ou tel ensemble d’événements, et comment l’identifier, quand une telle loi
ne préexiste jamais, qu’il faut en créer les conditions de possibilité et
ensuite chercher quelle loi s’est constituée ainsi localement, dans le domaine d’espace-temps où ces conditions
créées sont réalisées ». Cela a des
conséquences à la fois sur Homo faber, Homo complexus
et Homo sapiens.
Dialogue
sur l’obligation morale de souscrire à des obligations morales
Pierre-marie Pouget est licencié ès théologie, ès
lettres, docteur en philosophie de l’université de Fribourg et postgradué en psychopathologie clinique. Il a enseigné la philosophie
au collège puis à la faculté de l’abbaye de Saint-Maurice jusqu’en 1976 où il
quittera sa prêtrise engagée en 1968. Depuis 2005, il est président de l’Association Ferdinand Gonseth et
de l’Institut de la Méthode où il effectue un important travail de recherche
sur Gonseth dans le domaine de l’éthique et la
philosophie. Membres des associations Vaudoise et Valaisanne d’écrivains,
collaborateur régulier du « Contrepointphilosophique
» et d’autres revues de réflexion, l’auteur a publié de nombreux essais, romans, nouvelles et livres de poésie dont Heidegger ou le retour à la voix silencieuse, L'Age d'Homme (1975), Pour un nouvel état d’esprit philosophique d’après l’œuvre de Ferdinand
Gonseth, L’aire (1994), Les niveaux du fait (2006), Notules
(2006), Penser sans dogmes
(2009), L’ascension intérieure (2010)
aux éditions du Madrier. Les lecteurs de PLASTIR trouveront tous les détails
sur le site de Pierre-Marie
Pouget. Dans cet article
réalisé pour notre revue, l’auteur s’attache par une démarche intelligente et
directe – la mise en place d’un dialogue subtil entre K & P – à nous faire
prendre conscience de la validité philosophique de la morale, sous l’égide de
Ferdinand Gonseth. Y sont abordés des sujets aussi
vastes que le réductionnisme en science, la question de la liberté, de la
validité et de l’exigence de la moralité : « La morale est-elle arbitraire ?
[..] Y a t il une « pluralité
contradictoire de la morale ? [..] Pouvons-nous faire l’économie de
la morale ? » De nombreuses pistes de recherche sont ouvertes tout au
long de ce dialogue. Ainsi, sur celui d’une certaine science : « […] il me semble impossible d’espérer pouvoir
défendre la morale contre les arguments des scientifiques qui basculent dans
l’idéologie, avec tout le poids de leur autorité orchestrée par les médias. »;
sur l’arbitraire de la morale : « Toutes
ne peuvent pas être vraies. Toutes peuvent être fausses. Une seule pourrait
être vraie, mais je ne dispose d’aucun critère qui me la désigne. Où donc est
le devoir ? ». J’en arrive ainsi à l’affirmation de Jacques
Monod : « pas plus que notre destin, notre devoir n’est écrit nulle part »;
sur sa validité : « L’existence
de la morale ne fait pas problème, mais le fait qu’il y en existe trop, le fait
de leur pluralité contradictoire ». P-M Pouget s’applique également à
décrire des méthodologies d’étude, avec de nombreux exemples comme
l’axiomatique qui ne s’impose pas per se mais est
amenée au profane : « Les
géométries non-euclidiennes ne sont pas moins logiques que la géométrie
euclidienne ». D’où la nécessité de distinguer, non pas une, mais des
formes de rationalité que ce sont attachés à décrire des épistémologues comme Gonseth à propos de la subjectivité de la couleur ou
Bachelard dans Le Nouvel esprit
scientifique avec une grande acuité. « Le sujet est structuré, grâce à quoi il lui est possible de déployer
l’horizon humain du rationnel », dixit l’auteur. Une méthode mixte est
avancée par Gonseth qui relève le rôle
dialogique intimité-altérité
et ses conséquences en terme de complémentarité, d’ouverture au tiers. « Ces potentialités sensorielles, visuelles ou
autres, Gonseth les appelle des essences. Il existe
aussi des essences comme celles qui s’actualisent dans la géométrie et dans les
mathématiques en général, que Gonseth nomme
relationnelles. Par exemple, la verticale est une essence relationnelle. Elle
n’existe pas dans les poteaux dressés ou dans les sapins. Mais nous ne sommes
pas seulement un être au monde. Nous sommes également un être avec autrui. Il
existe des essences morales, comme le bien et le mal, le licite et l’illicite,
le permis et le défendu. », mais aussi de moralité.
Ces essences relationnelles et morales nous conduisent à l’incomplétude et
révèlent la pluralité contradictoire de la morale sociétale comme individuelle.
« Et si elle est contradictoire,
elle ne contredit pas l’exigence de moralité, de faire le bien et d’éviter le
mal. La contradiction se produit au niveau des réponses à cette exigence,
lesquelles s’expliquent par la participation de la genèse des essences morales
à celle des structures de la société où elles s’actualisent. Le fait de la
pluralité contradictoire de la morale n’entraîne donc pas que toute morale soit
arbitraire », dit l’auteur qui conclue que toute morale n’est donc pas
forcément arbitraire et que l’exigence de la moralité n’est pas contredite par
cette pluralité. D’où le fait qu’il faille s’interroger non pas sur les actes
d’un tiers mais sur leur moralité - notion d’évaluation normative
continue -. D’où la preuve d’une efficience de la morale. D’où enfin cette
notion précieuse de moment éthique
introduite par Gonseth qui nous responsabilise envers
autrui et nous-mêmes, qui nous pousse à épouser cette conscience morale sans
laquelle ce serait l’anarchie, l’asociabilité et la violence généralisée.
Le
pont d’un ingénieur entre l’art et la science
Jacques Honvault est photographe et ingénieur
arts et métiers. Nous ne nous étendrons pas sur son parcours car il est au cœur
même de l’essai autobiographique qu’il nous livre. Un essai illustrant avec
méthode et ouverture comment il a franchi ce pont naturel entre art et science
que d’aucuns dénigrent. Un pont non pas purement théorique, mais vécu,
répondant à la vocation plastique de l’humain que nous défendons ardemment.
L’auteur nous immerge ainsi peu à peu dans cette métamorphose. Dans un premier
temps avec la méthodologie de l’ingénieur, la réalité sociétale d’un métiers
lié à l’automobile, puis en abordant concrètement l’épistémologie de
l’ingénierie, l’épistémologie des sciences, son impact sur la croyance et
l’imaginaire du chercheur. Et comment s’y prend-t-il ? A la fois en posant
des hypothèses, en donnant des exemples concrets et des arguments de réflexion
au lecteur, qu’il s’agisse des nombres complexes, de la systémique, de la
gravitation ou plus généralement de la place de la recherche scientifique dans
les arts et inversement. « Un esprit faiblement imaginatif ne découvrira que des faits
mineurs en continuité avec l’existant alors qu’un esprit plus ouvert pourra
potentiellement découvrir une réalité majeure » nous dit-il ainsi,
afin de montrer la part de l’imaginaire dans les deux approches, leur
différences et leurs similitudes, leurs écueils communs, ou encore « Que penser d'un homme qui passe sa vie à la recherche de la
lumière dans le noir ? »,
phrase pouvant s’adresser aussi bien au physicien quantique qu’à la peinture
contemporaine. Enfin, à propos de Bachelard « Il pensait que l’imagination était une déformation du réel, cette
perception permettant de dépasser la réalité telle qu’elle est pour la
conceptualiser ». Cependant, Jacques Honvault
ne se contente pas de disserter, il photographie « l’ouverture
d’esprit », la croyance, les idées ou le consumérisme dans leur expression
la plus dynamique. Un regard mêlant la science à l’art, le sien et celui de l’ingénieur-poète Olivier Forti qui
écrit avec acuité et sensibilité sur ces magnifiques photos, leur donne un
double regard. Vision transdisciplinaire de ce monde traversé par la sémantique
de l’œuvre d’art et son pendant littéraire, plastique. Démarche pleinement
consciente de l’auteur qui se reconnaît dans la réunification engendrée par la
transdisciplinarité, par cette nouvelle réalité non dénigrante, mais entière,
respectant l’homme, le créateur, le message, et non pas un titre, un diplôme ou
un attribut social. Il résume les choses ainsi à ce propos : « Le fait de faire des parallèles entre un
univers source et un univers d’étude très différent permet de contourner les
barrières de l’univers source ». Suivons le sur cette voie ! Les
approches transversales sont bien les
seules à même de dénouer le mal-être de celui qui se situe à la lisière, ose
franchir le seuil, veut faire tomber les barrières. Et il nous le montre au
travers des œuvres qu’il a exposé pendant trois mois au Palais de la Découverte dans le courant de l’année
et à l’interprétation qu’il en donne. Ainsi, Ma cicatrice ou Puberté réalisées
en 2007 et L’humanité, réalisée en
2010, qui pose des questions de société quant à l’écologie ou à la résistance
au manichéisme. Son propre logo y est interprété dans cet esprit.
Jacques Honvault conclura sur le saut
transdisciplinaire qu’il a réalisé de la science à l’art et sur l’ouverture
d’esprit que cela a causé en lui. Nous en sommes les témoins convaincus et
reconnaissants.
A propos
du dernier roman de Houellebecq : La carte et le territoire
Claude Berniolles est diplômé en droit et droit
Comparé. Il est également poète et féru de littérature et de philosophie,
s’intéressant notamment à Bonnefoy et Wittgenstein (PLASTIR n°20). Il nous livre ici une critique
littéraire du dernier ouvrage de Houellebecq, « La carte et le territoire », nous
inscrivant dans les feux de l’actualité du Goncourt 2010. La première partie de
la critique présente le romancier sous les traits d’un toréador, qui à l’instar
des frasques du « taureau ailé Quesero » préfère l’esquive, devient célèbre en
développant une sorte de tauromachie de salon. La seconde partie de l’article,
beaucoup plus fournie, s’intéresse à l’œuvre, au comique des personnages. Et
pour l’auteur, qui le compare à Robbe-Grillet, c’est le regard singulier de
l’écrivain, de l’auteur-narrateur Houellebecq
sur le monde qui détermine son système de pensée et d’écriture. Un système qui
crée des espaces de lecture dynamiques entraînant le lecteur dans une histoire,
à lire La carte et le territoire
comme un véritable polar, explorant les différentes parties du roman, leurs
imbrications sur les traces du héros Jed Martin. On
entre ensuite dans le tableau « Damien
Hirst et Jeff Koons se partageant le marché de l’art »
qui initie et traverse tout le roman, montre les deux facettes de Jed Martin, le photographe et le peintre de « Bill gates et
Steve Jobs s’entretenant du futur de l’informatique » ou de « Michel Houellebecq,
écrivain », tableau peint lors d’une rencontre entre les deux célèbres
artistes… Jed
Martin porte à chaque fois un regard d’ethnologue et d’encyclopédiste sur cette
autofiction. Suivent ensuite tout le comique des situations mises en scène par
le romancier au rang desquelles interviennent Beigbeider
ou Marylin, l’attachée de presse du groupe Michelin,
puis le scoop lié à la fusion entre Jed et Houellebecq. Ainsi, un extrait de leurs loufoqueries :
« […] j’ai essayé d’écrire un poème
sur les oiseaux ....Finalement, j’ai écrit sur mon chien. C’était l’année des
P, j’ai appelé mon chien Platon, et j’ai réussi mon poème ; c’est un des
meilleurs poèmes jamais écrits sur la philosophie de Platon – et probablement
aussi sur les chiens.[…] ». L’épilogue du roman nous plonge dans la
solitude de Jed l’artiste, dans l’univers du peintre-vidéaste gagnant peu à peu une sorte d’état
végétal, voire végétatif.
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